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Ingratitude ?

lundi, 13 mars 2017 08:47
Ingratitude ? Crédits: DR

Nous commémorons, ce lundi, le premier anniversaire de l’attaque terroriste qui a endeuillé notre pays à travers la ville de Grand-Bassam. Ce jour-là, je venais d’arriver à Johannesburg, en Afrique du Sud, et je me reposais dans ma chambre d’hôtel lorsqu’on m’appela d’Abidjan pour m’apprendre la nouvelle.

Cette année, le hasard, ou je ne sais quoi d’autre, a voulu que je sois encore à Johannesburg, dans le même hôtel et pour la même raison que l’année dernière, à savoir la réunion annuelle d’une institution dont je suis membre du conseil consultatif, quelques jours seulement avant cet anniversaire. Je ne suis revenu d’Afrique du Sud qu’hier soir.

Avant et durant mon séjour, tous mes amis n’ont arrêté de me mettre en garde contre le danger qu’il y a désormais à être dans ce pays actuellement, lorsque l’on est étranger. Même les organisateurs de notre réunion nous avaient mis en garde contre les dangers qu’il y avait à sortir seul. La réunion s’est donc tenue dans l’hôtel où nous logions et les rares fois où nous sommes sortis, c’était en groupe et pas très loin de l’hôtel qui se trouvait dans un quartier très chic et très sécurisé.

Effectivement, le pays de Mandela est, en ce moment, en pleine crise de xénophobie meurtrière et il ne fait pas bon y être étranger africain. D’après ce que l’on m’a expliqué, ceux que les Sud-Africains détestent le plus sont les Ouest-Africains, en général, et, en particulier, les ressortissants du Nigeria, du Zimbabwe, de la Rdc et de la Somalie. Pourquoi ceux-là ? Je vous livre en vrac les explications que m’ont données des amis Sud-Africains ou d’autres nationalités mais vivant dans le pays, autour d’un barbecue.

Les Ouest-Africains sont détestés parce que d’un côté, les pays francophones sont considérés comme des colonies françaises, donc méprisés, mais de l’autre côté, leurs hommes sont crédités d’être plus doux, plus élégants, plus éduqués, plus ‘’stylés’’, comme on dirait en Côte d’Ivoire, plus attentionnés à l’égard des femmes ; ce qui leur vaut plus de succès auprès des Sud-Africaines et, évidemment, la haine des hommes. Mesdames nos épouses, vous ne savez pas le trésor que vous détenez !

Les autres Africains sont simplement les plus nombreux des ressortissants étrangers que l’on taxe parfois de trafiquants de drogue, de prostituées ou de tout ce qui est mauvais (les Nigérians), d’escrocs (les Congolais), de travailler et vivre comme des Mauritaniens en Côte d’Ivoire, c’est-à-dire de vivre à dix dans une seule pièce dans l’arrière-cour d’une petite boutique (les Somaliens), ou d’être les voisins d’à côté et d’avoir de vieux contentieux historiques avec des tribus sud-africaines (les Zimbabwéens).

Nous sommes étonnés par ce que nous considérons comme de l’ingratitude de la part de ces Sud-Africains que nous avions tant soutenus durant leur lutte contre l’apartheid. Ce qu’il m’a été donné de comprendre est que les Sud-Africains se considèrent d’abord différents des autres Africains, un peu comme les Maghrébins. « Ils disent toujours l’Afrique pour désigner le reste du continent, comme s’ils n’en faisaient pas partie. Même un Sud-Africain éduqué qui va dans un autre pays du continent dira: ‘’ Je vais en Afrique ’’ ». Ensuite, même sous l’apartheid, ils estimaient qu’ils vivaient mieux que le reste du continent, que la propagande du pouvoir blanc leur présentait comme un immense champ de misère, de famine et de dictature.

De plus, ils considèrent qu’ils ne doivent leur victoire sur l’apartheid qu’à leur seul combat et, éventuellement, aux sanctions occidentales, mais certainement pas à l’Afrique. Ils n’ont vu aucun soldat africain venir se battre pour eux et les chansons et poèmes de nos artistes, ainsi que les aides que nos dirigeants apportaient aux leaders de l’Anc ne leur sont pas connus. Dans l’esprit de la grande masse, l’Afrique n’a rien fait pour eux.

Par conséquent, ils ne lui doivent rien. Mais le vrai problème de l’Afrique du Sud est l’extrême pauvreté dans laquelle vivent encore la grande majorité des Noirs, le chômage et l’absence d’éducation qui les frappent de plein fouet et les trop criantes inégalités entre riches et pauvres. La richesse est toujours entre les mains des Blancs, auxquels se sont adjoints une très petite minorité de Noirs qui se concentrent surtout dans la sphère de la politique. Et il faut ajouter à cela l’instrumentalisation que fait une élite politique corrompue de la question des étrangers.

J’ai entendu de nombreux Africains fustiger l’ingratitude sud-Africaine qu’ils assimilent à un trait du caractère des Africains, à ce que j’appelle nos nègreries. Si cela peut nous consoler, en matière d’ingratitude, nous avons l’exemple de la France avec ses « tirailleurs sénégalais ». Ce sont ces milliers de soldats africains que l’on avait envoyés durant les deux guerres mondiales se faire tuer ou mutiler pour des causes auxquelles ils ne comprenaient rien.

À la fin, ils ont vraiment été payés en monnaie de singe, puisqu’on les considérait d’ailleurs à cette époque, et même parfois encore aujourd’hui, comme de grands singes. On a estimé qu’ils étaient trop noirs pour mériter la même pension d’anciens combattants que leurs frères d’armes blancs et il leur fallut désormais des visas pour entrer sur le territoire qu’ils avaient contribué à libérer.

Cela dit, j’aimerais que le pays africain qui n’a jamais chassé tout ou partie de ses étrangers jette la première pierre à l’Afrique du Sud. Pouvons-nous, nous Ivoiriens, jeter la pierre à quelqu’un ? C’est que nous avons la mémoire très oublieuse.


Venance Konan

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