Transports, lavage-auto, mécanique… : Comment des étudiants se font des sous sans abandonner les amphis

Transports, lavage-auto, mécanique… : Comment des étudiants se font des sous sans abandonner les amphis

lundi, 30 janvier 2017 16:30
Transports, lavage-auto, mécanique… : Comment des étudiants se font des sous sans abandonner les amphis Transports, lavage-auto, mécanique… : Comment des étudiants se font des sous sans abandonner les amphis Crédits: Archives (DR)

Loin des petits métiers que l’on connaît aux étudiants, tels que les cours à domicile et la gestion de cabines téléphoniques, certains s’intéressent de plus en plus au secteur du transport.

Assis au volant d’un véhicule de marque Toyota communément appelé ‘’Bafana Bafana’’ dans le milieu des transports de taxi interurbain ivoirien, Koné Sylvestre venait d’être hélé à Yopougon Toits-rouges par un client ce jeudi 5 janvier. Tout le long du parcours qui devait mener le client à Cocody les II Plateaux-Vallons, en lieu et place de la musique généralement distillée par le poste audio du véhicule, le chauffeur écoutait attentivement une discussion en anglais qu’il avait enregistré.

À la question de savoir s’il était intéressé par la langue de Shakespeare, celui-ci révèle qu’il s’agit, en fait, d’un cours d’anglais. Mieux, qu’il est étudiant inscrit en Licence 3 section  anglais à l’université Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan-Cocody. « Je suis en train de réviser mes cours car je dois composer bientôt dans cette matière que je traîne depuis l’année dernière », explique-t-il.

En fait, Koné Sylvestre est chauffeur de taxi depuis la classe de terminale. Il dit avoir choisi de faire ce boulot à la mort de son père. « Mon père était un fonctionnaire du ministère de l’Education nationale et après sa mort, je n’ai plus eu de soutien financier pour continuer mes études. Surtout que mes huit frères et sœurs étaient à la charge de notre mère. Alors qu’elle n’était qu’une simple ménagère et avait du mal à assurer l’unique repas quotidien avec son petit commerce de vente d’alloco – banane plantain frite à l’huile de table », relate-t-il avec beaucoup d’émotion.

Il raconte que tous les parents de son père, qui ont presque tous séjourné dans la cour familiale à Yopougon pendant leurs études, ont refusé de les prendre chez eux, au motif qu’ils n’avaient pas suffisamment de place pour les accueillir.

Aîné de la famille, il ne lui restait plus qu’un choix. Celui de quitter l’école et d’essayer de trouver un petit boulot pour aider sa mère et ses frères. Il va d’abord accepter d’être un apprenti gbaka. Ainsi, « pendant un an, j’ai réalisé des économies pour passer mon permis de conduire », poursuit-il.

Une de ses connaissances va l’aider à s’intégrer dans le milieu du transport de taxi-communal communément appelé ‘’woro-woro’’ de Yopougon. « Je n’avais pas de véhicule fixe. Je suppléais les chauffeurs qui étaient fatigués ou qui avaient besoin d’un deuxième conducteur », précise-t-il avant de souligner que cette situation va durer plus de six mois, avant qu’il ne se voit confier un poste de deuxième chauffeur.

Autonomie financière

Selon lui, cette activité lui a permis d’avoir les moyens pour aider sa mère. « J’ai pu épargner un peu d’argent et donner un petit fonds de commerce à ma mère. De sorte qu’elle arrive à s’en sortir et à subvenir aux charges de mes petits frères. Je me suis ensuite inscrit en Fip (Formation individuelle permanente) à l’université. La première année et la deuxième année se faisant en cours du soir, je roulais les matins et suivais les cours les soirs. J’ai pu ainsi valider facilement mes années », continue Koné Sylvestre, avant de souligner que la licence 3 est plus difficile. C’est qu’en année de licence, les cours se font uniquement en jour. Tant bien que mal, il dit s’adapter.

La situation du jeune Koné Sylvestre n’est pas un cas isolé. Ils sont plusieurs étudiants à Abidjan et sur l’ensemble du territoire national à combiner école et métier de taximan et/ou lié aux véhicules. Mais comment s’en sortent ?

Issouf Gbané, lui, est inscrit en Master 2 professionnel à l’université de Cocody et est chauffeur de taxi-compteur. Il explique qu’il exerce ce métier de façon temporaire depuis la classe de seconde. « Au départ, je conduisais le taxi avec un cousin pendant les congés scolaires dans la ville de Bondoukou, chez une tante maternelle. Je le suppléais quand il était fatigué. L’argent que je gagnais me permettait d’aider mes parents à payer mes fournitures scolaires à chaque rentrée », indique-t-il. Selon lui, il a commencé à être plus régulier dans la conduite de taxi quand il a été orienté à l’université, après l’obtention de son Bac D, en 2009. Issouf Gbané explique que depuis lors, ce métier est son unique source de revenus.

C’est que l’argent qu’il gagne lui permet d’assurer mensuellement les 25.000 FCfa de loyer de la chambre qu’il occupe dans un appartement au Plateau-Dokoui. Mais surtout de se nourrir correctement et de payer les nombreux autres frais annexes liés aux cours à l’université.

A l’en croire, il n’a pas le choix, s’il veut terminer ses études dans de bonnes conditions. Surtout qu’il n’a ni bourse ni parents chez qui loger à Abidjan, ou presque. Son unique cousin du village habite dans le quartier précaire de Mossikro, dans la commune d’Attécoubé, avec deux femmes et une dizaine d’enfants dans un deux-pièces. Ce dernier, journalier au Port d’Abidjan, a déjà du mal à s’occuper correctement de ses propres enfants. « Je suis resté chez lui pendant une semaine. Mais la vie était intenable. J’ai dû quitter les lieux », avoue-t-il.

Les parents d’Issouf Gbané restés à Bondoukou ne sont pas non plus à même de lui apporter les ressources nécessaires pour vivre à Abidjan et en même temps à aller au campus. « Vous savez, suivre les cours à l’université ne se limitent pas seulement aux frais d’inscription. Ce qui épuise énormément les étudiants, ce sont les fascicules et autres polycops imposés. Si vous avez 19 matières, sachez que chaque professeur va vous faire payer son document dont le prix moyen est de 2500 FCfa », explique-t-il. Un étudiant dépense donc en moyenne 47 500 francs chaque année en documents. Et pour ceux qui n’ont pas de tuteurs, ni de chambre en cité et qui doivent louer une chambre en ville et se nourrir, c’est très difficile.

« Je suis en année de recherche, j’ai donc assez de temps pour rouler. Nous sommes deux sur notre taxi-compteur. Chacun travaille 15 jours dans le mois », affirme Gbané. C’est pourquoi il travaille presque à plein temps. Il commence à 6 heures du matin et ce jusqu’au lendemain à la même heure.

Selon lui, le propriétaire du véhicule exige une recette journalière de 15 000 FCfa et le plein du réservoir du taxi. Le reste de l’argent revient aux conducteurs. « En tout cas, si vous travaillez bien, vous pouvez rentrer chez vous avec au moins 5 000 francs. Pendant les périodes grasses comme les fêtes et les débuts de mois, vous pouvez vous retrouver facilement avec le triple, soit 15.000 F à la descente ». Ce qui donne, en moyenne, un revenu oscillant entre 75.000 et 225 000 F.

Un travail à risque

Bien que permettant à certains étudiants de vivre et d’assurer leurs études, ce métier présente toutefois quelques risques.

Occupé à chercher de l’argent, certains étudiants chauffeurs, surtout ceux du premier cycle, c’est-à-dire de licence, ont quelquefois du mal à suivre le rythme des cours magistraux, les travaux dirigés, pratiques, etc. « La conduite d’un taxi occupe tellement que je suis très souvent absent aux différents cours. Je me mets à jour avec mes camarades. Mais comme je n’ai pas assisté aux séances, j’ai quelquefois des difficultés aux examens », confie Rodrigue Edjem, inscrit en année de licence à l’université Nangui Abrogoua d’Abobo Adjamé.

En outre, souvent très épuisés, ils ne révisent pas bien leurs leçons avant les examens.

Conséquence, malgré cette relative autonomie financière qu’ils ont, nombreux sont ceux qui mettent du temps à terminer leur diplôme. Là où il faut en principe trois ans pour faire la licence, certains en font le double pour valider l’ensemble des Unités de valeur (Uv). « à cause de la fatigue et aussi par négligence, je traîne encore des Uv de la première année depuis trois ans. Je ne vais pas régulièrement au cours et je ne révise pas bien non plus », révèle Rodrigue Edjem. Son ami, Adama Traoré, dans la même situation, a décidé, lui, de faire une pause une année. Le temps, selon lui, de mettre de côté un peu d’agent afin de reprendre de façon plus assidue les cours l’année prochaine. De sorte à se consacrer exclusivement à ses études pour valider l’ensemble des Uv restantes qu’il traîne depuis cinq ans, pour obtenir la licence en Sciences naturelles. Le sésame qui lui permettra de postuler aux concours professionnels.

L’autre risque encouru par les étudiants-chauffeurs est le même que ceux pratiquant ce métier de façon permanente. Il s’agit des agressions et autres braquages.

Selon plusieurs anciens chauffeurs, la nuit est plus rentable dans certains quartiers de la capitale économique ivoirienne. Il s’agit de Marcory, Treichville et Cocody. Dans ces communes, beaucoup de noceurs rentrent chez eux entre minuit et 5 heures du matin. Le hic, c’est que c’est dans ces tranches horaires que nombre de taximen sont agressés.

Koffi Narcisse, inscrit en deuxième année de Brevet de technicien supérieur (Bts) en Ressources humaines et communication dans une grande école, en a fait les frais. Il s’en souvient comme si c’était hier. « Je venais d’avoir le Bac et j’ai été orienté dans une grande école. Je roulais un taxi-compteur pour me faire de l’argent pour la rentrée scolaire fixée en janvier », explique-t-il. Avant de souligner que sa mésaventure s’est déroulée un 30 décembre. Ce jour-là, il était minuit et il avait déjà eu plus que sa recette. Il avait même un surplus de 50.000 F. Il voulait donc faire une dernière course avant de rentrer chez lui.

C’est alors qu’il prend un jeune homme d’une vingtaine d’années portant une casquette couvrant presque son visage au niveau de la gare de Treichville. Celui-ci lui indique qu’il veut aller à Remblais à Koumassi pour une somme de 3500 F. « Seul au départ, celui-ci fait monter, en plein trajet, deux amis. Au niveau de Marcory Sicogi, ils sortent des pistolets et me forcent  à immobiliser le véhicule dans un coin sombre. Très excités, ils me demandent la recette du jour et mes téléphones portables, les achats que j’ai effectués pour la fête de fin d’année. J’ai cédé pour sauver ma vie », raconte-t-il.

Les bandits vont ensuite partir avec le véhicule, mais sans lui. Son patron, au lieu de se montrer compatissant, va l’accuser de complicité avec les malfrats. Il a même passé le réveillon en garde à vue. Il sera libéré après que le véhicule sera retrouvé sur un parking en Zone 4. « Pour le propriétaire du taxi-compteur avec qui je travaille depuis trois ans, c’est moi qui ai inventé cette histoire de braquage pour garder par-devers moi la recette », indique-t-il.

Certains passagers, par ailleurs,  prennent la fuite, une fois arrivés à destination. Après avoir discuté du tarif avec le chauffeur, ils prennent place dans le véhicule avec assurance. Mais une fois dans leur quartier où ils maîtrisent les méandres, ils sortent rapidement de la voiture et fuient sans payer.

 Propositions indécentes

Certaines passagères aussi, une fois à destination, font des propositions indécentes au chauffeur. « Une fois, j’ai pris une jeune dame très bien habillée au Plateau, le quartier des affaires, pour Angré-Château. Une fois à destination, elle m’explique posément qu’elle n’a pas d’argent. Mais qu’elle peut payer en nature », se rappelle Koffi Narcisse. En clair, elle lui propose de lui accorder ses faveurs. Selon lui, c’était la première fois qu’il était confronté à une telle situation. Il dit avoir refusé la proposition et être parti sans son dû.

Ses collègues chauffeurs-étudiants, eux, expliquent qu’ils ont vécu pareilles situations avec des prostituées à Zone 4, aux Deux-Plateaux les Vallons et à Yopougon. Lorsque certaines professionnelles du sexe veulent rentrer chez elles entre 4 heures et 5h30 du matin, elles proposent au conducteur de se donner à lui. Certains de ces jeunes étudiants acceptent ce deal. « Certains vont même avec elles sans préservatifs et bonjour les maladies ! », affirme un étudiant-chauffeur .

 

Théodore Kouadio

ThéCette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.


Interview: Méité Mariam, gestionnaire de lavage-auto: “ Ce boulot ne m’empêche pas d’étudier…’’

La vingtaine révolue, Méité Mariam est étudiante en licence de communication et journalisme dans une université privée d’Abidjan. Elle gère une petite entreprise de lavage de taxis -compteurs. Dans cet entretien, elle partage son expérience avec ses camarades étudiants.

Pourquoi avoir choisi la gestion d’une entreprise de lavage de véhicules, alors que vos camarades sont plus dans le commerce ?

C’est un ami qui m’a proposé de devenir gérante de sa petite entreprise de lavage de véhicules et j’ai accepté.

 Comment conciliez-vous les cours et votre travail ?

J’ai mis une équipe en place qui travaille en mon absence. Et à ma descente des cours chaque soir, je fais le point sur la journée avec mes collaborateurs. Je planifie les activités et autres. Ce métier ne m’empêche pas d’étudier, c’est une question d’organisation.

Cette activité est-elle rentable ?

Oui, elle l’est. Les bénéfices journaliers se situent entre 7000 et 8000 FCfa. Ce qui donne par mois entre 210.000 et  240.000 FCfa.

Comment êtes-vous rémunérée ?

Plusieurs schémas sont utilisés dans le secteur. La paie peut être fixée par jour ou par mois. Ce qui se fait de façon courante, c’est de déterminer un revenu fixe pour le propriétaire et le surplus est partagé entre le gérant et ses collaborateurs. Certains fixent un salaire pour le gérant. C’est mon cas.

Et quel est votre salaire?

J’ai un salaire fixe de 40.000Fcfa par mois. Vu la cherté de la vie, ce n’est pas suffisant. Il faut donc avoir d’autres activités pour pouvoir joindre les deux bouts. C’est pourquoi j’ai aussi la gestion d’un taxi-compteur.

Quelles sont les difficultés rencontrées dans l’exercice de ce métier ?

Je n’ai pas de difficultés majeures avec mes collaborateurs qui sont tous des hommes. Nous travaillons en bonne intelligence avec tout le monde. Quand il faut sévir, je le fais. Quand il faut féliciter, je le fais aussi.

Avez-vous des conseils pour la jeunesse estudiantine ?

Ce que je peux dire à mes camarades étudiants, c’est que la vie est un combat. Il ne faut pas rester à la maison à ne rien faire. Il faut s’armer de courage, faire de petites activités lucratives pour se prendre en charge et soulager un tant soit peu les parents .

 

Propos recueillis par

T. Kouadio


Le petit mécanicien qui veut devenir professeur d’université

La mécanique auto est l’un des secteurs investis par des étudiants ivoiriens pour se procurer  de l’argent de poche. C’est le cas de Koffi Hervé qui travaille dans un garage auto à Yopougon, la plus grande commune de la capitale économique ivoirienne, Abidjan.  à 25 ans, il est en maîtrise 1 de sociologie à l’Université Félix Houphouët-Boigny de Cocody. « J’ai plus de 10 ans de métier », se plaît à dire Koffi Hervé.

Il explique qu’il a appris la mécanique auprès de son grand frère qui l’a accueilli après le décès de leur père. « Je l’accompagnais à son garage les jours où je ne partais pas à l’école. C’est lui qui m’a appris les ficelles du métier », indique-t-il.

Le garage qui reçoit les taxi-compteurs de toutes les marques effectue des réparations sur les véhicules et réalise l’entretien mécanique, électrique, pneumatique, fluide, etc.

Dans sa démarche, le centre de réparation rapide d’auto commence d’abord par un diagnostic pour détecter toute panne. En cas de dommage, les pièces défectueuses sont remplacées. Ensuite, des mises au point et réglages indispensables sont réalisés. Enfin, des essais au garage ou en ville sont effectués.

Aujourd’hui, le jeune étudiant travaille pendant ses heures libres dans le garage de son frère. Il démonte, contrôle, répare et règle tous les systèmes mécaniques de véhicules de marques différentes.

Ses compétences dans les nouveaux équipements électroniques (système ABS, ordinateur de bord, GPS, airbags, climatisation, alarme…), font de lui une personne incontournable dans le garage. Il effectue des missions à l’extérieur d’Abidjan pour le compte du garage. « Le garage de mon grand frère a un contrat d’entretien avec une entreprise de production minière à l’intérieur du pays. Donc, de façon régulière, je vais assurer l’entretien », révèle-t-il.

Il s’agit de faire le graissage, la vidange, le contrôle des principaux organes. Mais aussi d’effectuer des travaux se rapportant à d’autres éléments du véhicule, tels que le moteur, la boîte de vitesse, l’embrayage, les essieux, les roues, la direction, les freins, les suspensions, l’équipement électrique.

Et pourtant, Koffi Hervé est toujours inscrit à l’Université. Il envisage  de terminer ses études de  sociologie pour faire carrière dans l’enseignement supérieur.

« J’ai beaucoup de respect pour mon aîné et la mécanique. Mais je ne veux pas passer le reste de ma vie à travailler dans une position physique inconfortable pour accéder aux différents organes du véhicule dans l’odeur d’essence et d’huile », a-t-il conclu.

T. Kouadio

 

Rate this item
(0 votes)
Written by  Théodore Kouadio
Read 1019 times Last modified on mardi, 28 février 2017 19:44