Jazz: Luc Sigui remplit et ‘‘tue’’ l’Institut français
Quelque chance que ce vendredi 27 janvier fasse date dans l’histoire de la musique ivoirienne. Fin de mois sans virement, donc sans argent, période de retour lent à l’harmonie entre les autorités et les corps socio-professionnels, cette date ne pouvait laisser présager d’un succès total d’un hypothétique concert de musique. Qui plus est, musique jazz censée être aux antipodes des goûts des mélomanes ivoiriennes. C’est pourquoi la surprise fut des plus agréables de voir l’Institut français refuser du monde le week-end dernier. Un monde qui s’est massivement déplacé pour voir jouer Luc Sigui dont c’était le troisième concert.
Noir.
L’Institut français est noir de monde qui ne finit pas d’arriver quand, le rideau s’ouvre pour laisser entrevoir, un fond de scène noir, des silhouettes toutes de noir vêtues. Noir, c’était le costume du Band. Les projecteurs arrachent de la pénombre ces âmes qui après 6 séances de répétitions se sentent prêtes à offrir le meilleur d’elles-mêmes au public. Ce sont les Kieu (prononcer, pour obtenir en Yacouba, les Anges : Quièèu) de Luc Sigui. 2 Kieu pour les sax et trompette, deux autres kieu pour les claviers, deux kieu pour les batterie et percu et un kieu pour la basse. Le spectacle démarre par un hommage au tout puissant : Luc Sigui est un fidèle de ‘‘La maison de la destinée’’ sise à la Riviera Bonoumin dont les membres venus pour certains avec leurs gosses ont contribué à remplir la salle. Ensuite le Band joue ‘‘Sakassou’’ un titre qu’il saupoudre de proverbes Yacouba laissé aux bons soins de Luc et qui a pour effet immédiat de créer l’hilarité dans toute la salle : « Wa zin zon min a gbli e jeiiin/ Si tu accompagnes quelqu'un qui a la diarrhée, tu n'as pas besoin de lui dire....dépêche-toi. » ou encore « Min bha nou wo zè eu bha nee boe oho nhe ye who kwoa a zi ye wo nho troukè nhe bheu wè ka/ Certaines hommes aiment tellement leur femme, que pour ne pas l'user, ils préfèrent la laisser à la maison et aller jouer avec celles des autres. ». Et Luc de faire tordre de rire la salle entière : « Nin bheu dèe bha glanssi jeeu la be la wissi tha/ Le soupir d'une jeune mariée s'entent plus loin que le rugissement d'un lion. » et « Zin peu nhe a ya ibha nhè ya nhè tha ye nin y won do nhe, waah won gban pèè kheu fan ka/ C'est lorsque le moustique s'assoit sur tes parties intimes (testicules) que tu comprends que tout ne se règle pas avec violence.»
Comme le public qui rit, aime, Luc présente les membres de son Band. Ses Kieu qui le rendent meilleurs. Et il propose sa version de Gniayé, dont l’auteur originel, Ernesto Djédjé a été adoré des Ivoiriens. La sax Christiana Coulibaly, après le pont, distribue à chacun des instrumentistes une petite plage de solo qui marche bien. A l’issue de cette communion, Sigui place un solo long renforcé par la pédale un peu comme Wedji Ped, en avait proposé un plus court dans la version l’originale. Le résultat plait. Le public hurle de plaisir. Le musicien en profite pour présenter ‘‘Call’’ une composition personnelle tirée d’une histoire vraie cocasse qu’il raconte au public. Des rires fusent des trois rangées de la salle. ‘‘Call’’ permet à Luc et Henoc Konan, son très expressif bassiste au son rond reggae de jouer à l’unisson. Là encore le public (re) cède qui acclame. Commence ‘‘Peaceful moment’’ une Bossanova qui ouvre la série des interventions des guests, les invités spéciaux. Le chant est interprétée par Wahou Eleonore qui annoncée, arrive vêtue d’une longue et moulante tenue de soirée noire. On attend la voix. Elle arrive. C’est une voix de tête avec un timbre aigu suite à la contraction des cordes vocales. Un peu crispée au moment des premières notes, elle se libère, se rassure et finit par ‘‘assurer grave’’. Luc est content et détache son pousse des autres doigts et le présente à la chanteuse qui, encouragée se déchaine. De cette voix de tête, le guitariste se rapproche et ensemble ils assurent un doublon de plusieurs phrases qui ont le chic de se complexifier graduellement. Luc double aisément cette voix de tête aux allures d’opéra aidé par sa guitare, Gibson Es 175 dont la forme du corps faite d’une découpe florentine pointue à la place de l'habituelle découpe vénitienne, facilite l’accès aux notes aigues rendues par Eleonore, la soprane.
L’exercice, derrière lequel se cache sans doute aucun, de nombreuses heures de corvée est réussi et le public ovationne à tout rompre quand Eleonore sort de scène. Le guitariste peut se féliciter et prendre sa première gorgée d’eau. Le deuxième guest est Yann Cédric, chanteur officiant à «La maison de la destinée». Il arrive lui aussi de noir vêtu et chante « Tata you Jesus » de Kirk Whalum le saxophoniste chanteur américain. D’une voix de mêle casse (rauque par endroit), il séduit dès les premières phrases, la salle : Thinking bout the first time I heard your voice It wiped away my past If anyone could tell This kind of love has gotta last tata you jesus/ Je me souviens de la première fois que j’ai entendu ta voix, elle a effacé tout mon passé douloureux, Si quelqu’un m’avait prévenu de l’existence d’un tel amour j’aurais pas cru, je te remercie mon Dieu ». Le dernier guest fait se retirer Edi N’cho (trompette) et Christiana Coulibaly (sax alto). Isaac Kemo est lui aussi vêtu de noir et balance son corps au rythme de la percu de Tah Josias et la batterie de Yapo Harold qui l’accueille. Ce rythme est un 6/8 et nous plonge dans l’Afrique présente aussi par le jeu au clavier d’un balafon. Isaac pose sur ce rythme son sax qui exécute aussi bien la voix du chanteur soul Bill Whiters que le sax de Grover Washington Jr dans « Just the two us ». Il en a les moyens. Sa malice sur scène, nous donne une impression de facilité voire de désinvolture. Il n’en est rien, Isaac est juste décontracté sur un titre extrêmement complexe. Métamorphosé en chant rythmé, il convoque les danseurs Achy Guy et Roselyne.
Achy change de costumes pour se trémousser sur le ziglibity d’Ernesto Djédjé (1947-1983), fantôme musical hantant Sigui qui revisite ‘‘Zadi Bobo’’. Là encore des ovations retentissent surtout au moment du fameux jeu de tête du Gnoantré national réussi par Achy, élève de danse à l’Insaac.
« L’amour », avant dernier-titre du spectacle est une composition personnelle du guitariste. Elle est astucieuse et présente l’avantage des arpèges (jeu successif des notes d’un même accord) à la guitare du style hylife, qu’accentue au clavier Zoro bi qui reprend les motifs de ‘‘Me nya ntaba’’ (Si j’avais des ailes), tube du ghanéen Kojo Antwi. La batterie elle, est zaiko et la basse zouk. La mixtion dansante et aimable cède la place à Anouhoumeu de Bailly Spinto version Sigui et figurant sur ‘‘Symbioz one’’ son deuxième album. Le public reprend en chœur le titre
La clé d’un succès : la foi
Si le concert de jazz a été une réussite c’est en partie grâce à la persévérance et la foi du musicien qui pendant des semaines de répétition où se faisant entendre (en l’air heureusement) des accords de kalachnikov, a continué de répéter et croire en la tenue du spectacle. Porté aussi qu’il était par la foi de toute sa communauté religieuse « La maison de la destinée ». C’est aussi grâce à l’organisatrice Marie Hélène Costa, directrice de Serena, structure qui a porté le projet. Costa est reconnue pour avoir foi en ses artistes (Kemo, Sigui) et ses projets (Ivoir Jazz night, Abijazz, Jazz by Bicici etc). Pendant 6 mois ce projet a été peaufiné. Il y a aussi la qualité du son façade réalisé par Jacques Martial Capi, l’ingénieur de Manou Gallo, de contrejour. Et du son retour réalisé Roni Paulo le patron de ‘‘Diphone event’’ une structure de location de matériel son.
Si le concert a plu au public, c’est aussi parce qu’il était un mélange de genre. A la fois littérature (narration des histoires drôles ou pas) et musique, parole (proverbes) et danse, discours (humour) et rythme, pensée et expression corporelle (mime). Le jazz de Sigui se veut peu élitiste et populaire à souhait, sous de multiples aspects qui sont souvent indissociables pour exprimer la culture et l’âme du peuple ivoirien à qui il a fait passer un très bon moment.
Lucky Luc
Parce qu’il fabrique sa chance de ses propres efforts, Luc Sigui vient de donner en trois ans de présence officielle sur la scène, son troisième concert après ceux du Solarino et du palais de la culture. Il a son public et ce n’est pas rien. Cependant, il lui faut moins d’altruisme et à l’instar des guitar hero, des héros de la guitare, ces guitaristes surdoués portés par un charisme certain, il lui faut à Luc, plus de temps d’exécution personnel (pas le moindre solo pendant ‘‘just the two us’’), plus de percussion rythmique, d’unicité et de fusion avec son instrument. Il est peu élégant et galant de jouer d’une Gibson Es 175, la guitare, la même que Joe Pass, Steve Howe, Chuck Berry, Bono, Pat Metheny, les yeux rivés sur les frets. On risque d’oublier le public gourmand qui lors d’Anouhoumeu’’ par exemple réclamait une communion. Ça ne s’est pas fait. Ce n’est que partie remise.
ALEX KIPRE