Lutte contre le tabagisme/Portrait : Derrière une fumée qui s’éclaircit, le combat homérique de Lacina Tall
Son combat, Tall le mène avec son Ong, Clucod (Comité clubs Unesco universitaires pour la lutte contre la drogue et les autres pandémies), qu’il a créée en 1992 lorsqu'il est entré à l’université de Cocody (actuel Université Félix Houphouët-Boigny). Et il a axé ses efforts sur le cadre juridique, convaincu que la victoire sur le tabac ne peut être remportée qu’avec une implication claire et forte des pouvoirs publics. Et quand il faut en parler, il est en verve.
Focus sur l’objectif
Samedi 26 juillet 2025. Il est 10h pile, au siège de Clucod, au Plateau-Dokui. En cette matinée froide, les passages nuageux alternent avec les averses éparses. Les hommes de médias ont été invités, nombreux, pour une conférence de presse.
Elle sera animée par le Réseau des Ong actives pour le contrôle du tabac en Côte d’Ivoire (Rocta-ci), dont Tall est le président, et des responsables du Programme national de lutte contre le tabagisme, l'alcoolisme et les autres addictions (Pnlta), bras opérationnel du ministère de la Santé dans la lutte contre l’épidémie de tabagisme.
Le sujet est d’actualité : le paquet neutre. C’est l’ultime mesure barrière arrêtée par le gouvernement en vue de décourager les nouveaux fumeurs. Elle vise à remplacer tous les éléments marketing sur les paquets de cigarettes par des avertissements imagés et textuels sur les dangers liés à la consommation du tabac.
La société civile fonde beaucoup d’espoir dans cette mesure prise en 2022. Mais, jusque-là, les industriels du tabac trainent les pieds quant à son application. Dans la salle de conférences, l’air est lourd de tension. Autour de la table ovale, la froideur bureaucratique habituelle a laissé la place à la passion militante.
Oumar Coulibaly, directeur-coordonnateur adjoint du Pnlta, donne le ton. Son message se résume en des rappels, plutôt courtois. L’assistance écoute d’une oreille distraite. Pendant ce temps, Tall a le tic nerveux de faire tourner le stylo. Son visage arrondi est glabre et la peau de son crâne, lisse et tendue.
Une absence de pilosité qui confère à sa physionomie une limpidité presque monacale, dégageant une aura de sagesse et de force tranquille. Dans sa position assise, entouré de ses pairs, l’homme d’un mètre 80 en impose.
L'émissaire du Pnlta conclut son intervention en rappelant le délai de six mois que l'Etat a accordé aux industriels pour se mettre en conformité avec le décret pris. C’est le moment que Tall choisit pour frapper un grand coup.
D’un geste précis, il extrait de sa sacoche quelque peu usée des documents de plaidoyer contenant un rapport accablant et le fait glisser sur le bois verni. Il ajuste ensuite ses lunettes de lecture avant de se racler la gorge.
Quand il prend la parole, il capte l’attention de tous. Journalistes et fonctionnaires prennent des notes. Tall dénonce, s'indigne, plaide, propose. L’homme de 57 ans s'insurge notamment contre les tactiques des industriels pour empêcher l’application du décret, appelle à une plus grande protection des jeunes, exprime la complainte des fumeurs passifs et déplore le laxisme de l’Etat devant le non-respect des mesures anti-tabac déjà prises.
Il appuie ses revendications avec des statistiques irréfutables : plus de 9000 décès liés au tabac chaque année, des milliers de personnes intoxiquées par la fumée des autres, un taux de prévalence de 11,6% chez les jeunes en milieu scolaire, 28 milliards annuellement pour soigner les ravages du tabac.
Les chiffres claquent comme un couperet. Soudain, l’assistance se redresse. Penché en avant, ses grandes mains sur la table, le regard noir et déterminé, le militant ne demande plus, il exige.
« Les firmes de tabac doivent adopter un comportement citoyen. C’est un décret pris par l’Etat pour préserver la santé des populations et elles doivent le respecter. Ce n’est pas négociable. Tous les paquets doivent être neutres ! Il faut beaucoup plus de fermeté de la part du gouvernement. Après le délai de six mois, les sanctions doivent aussitôt s’appliquer », débite-t-il.
Des réussites qui encouragent
Cette posture intransigeante de Tall lui a permis de remporter bien des batailles. Et quand il en parle, c’est avec un brin de fierté. Sa première grande victoire : la ratification par la Côte d’Ivoire de la Convention-cadre de l’Oms pour la lutte anti-tabac (Cclat), en août 2010, la même année qu’est mise en place le Rocta-ci.
Par la suite, il y a eu le décret de 2012 portant interdiction de fumer dans les lieux publics et les transports en commun. Ensuite, l’adoption de la loi anti-tabac en 2019 et celle relative à la lutte contre les stupéfiants et les substances psychotropes, en 2022. L’augmentation des droits d’accise sur les produits du tabac dans l’annexe fiscale 2025 est aussi à mettre à son actif.
« Grace à nos nombreux plaidoyers et nos actions de terrain, notre pays a fait de grands pas. Nous avons même participé à l’élaboration de l’avant-projet du décret de la loi anti-tabac et contribué à organiser l’atelier de validation. Avec toutes ces mesures, je crois que la Côte d’Ivoire a l’essentiel de ce qu’il faut pour faire baisser encore la prévalence tabagique. Il faut juste passer à une mise en œuvre ferme et complète des mesures prises », plaide-t-il.
Résumés sous le vocable plaidoyer, les actions de Tall et ses pairs renvoient pourtant à des réalités bien complexes et un travail de longue haleine. « Un plaidoyer est basé sur des données précises, le partage d’expériences avec d’autres pays et surtout le suivi des dossiers. Ce travail est exigeant et nous impose des sacrifices. Car, il faut sensibiliser toutes les parties y compris les pouvoirs publics, qui ne suivent pas toujours la cadence. Il faut faire pression sur eux, combattre les lourdeurs administratives, en même temps contrecarrer l’ingérence des industriels dans les politiques publiques. C’est beaucoup de travail », détaille Tall.
Une prise de conscience précoce
D’Abidjan à Nairobi en passant par Accra, Lomé et Cotonou, Lacina Tall cravache sans relâche pour faire bouger les lignes dans la lutte contre le tabac. Et elles bougent. Il y met du sien et ses propres ressources financières. « J'ai financé l'Ong avec mes propres moyens dans les débuts. Mais aujourd'hui, grâce à Dieu et aux efforts des membres et aux partenariats que nous avons, elle est devenue autonome financièrement », précise-t-il.
Rien ne le prédestinait pourtant à devenir l’ennemi juré de l’industrie du tabac. Son parcours sort des sentiers battus. Contrairement au schéma classique du fumeur qui frôle la mort avant de prendre conscience des dangers de la cigarette et s’engager dans la sensibilisation, Tall, lui, n’a jamais fumé.
Il est aussi abstème. Et même si son défunt père était un gros fumeur, son combat contre le tabac n’a aucun rapport avec l’addiction de ce dernier. Son aversion pour la cigarette est née plutôt de la rigoureuse éducation musulmane qu’il a reçue, mais surtout d’expériences mûries par ses lectures.
« J’ai lu beaucoup d’histoire de personnes addictes et j’ai compris comment elles en souffrent. C’est ainsi que j’ai pris conscience de la nécessité de m’engager dans la lutte. Et quand je suis arrivé à l’université, je voyais certains camarades qui s’adonnaient à la drogue et cela a boosté ma motivation. J’ai ressenti le besoin de les aider. Je crois que c’est un appel divin », pense-t-il.
Des amphithéâtres de Cocody aux salons feutrés des décideurs en passant par les maquis d’Abidjan et Dimbokro où il est né (1968), a découvert et pris goût à la vie associative, Lacina Tall a vu les mentalités évoluer en Côte d’Ivoire.
Il y a contribué, entrainant avec lui, dans son sacerdoce, son frère jumeau, Fousseni Tall, avec qui ils forment un duo de choc. Marié et père de six enfants, Lacina Tall dit espérer voir au moins un de ses rejetons poursuivre son combat.