Accouchements à Nero Mer : Des mères livrées au fleuve, à la nuit et au hasard (Reportage)
Dans ce coin, de 500 âmes, oublié de la Côte d'Ivoire, le pronostic vital ne dépend ni de la gravité du mal, ni de la compétence d'un soignant. Il dépend de la clémence du fleuve... et du hasard.
Ce vendredi 25 novembre 2025, nous y sommes. La voie menant au village Nero Mer en passant par l'hôtel Kartoom est praticable. Mais au bout du chemin, le constat est alarmant. La forte pluie de la veille a occasionné la montée du fleuve. Alors le doute s’installe. Faut-il continuer ou rebrousser chemin. Au final, c'est non sans crainte que nous empruntons l'unique pirogue pour traverser la barrière d’eau en furie pour atteindre le village.
« Nous sommes enclavés à cause du fleuve. Avant d'aller en ville, à l'hôpital ou au centre de santé communautaire de Grand-Béréby, il faut traverser la rivière, vous l'avez constaté vous-mêmes. Transporter un malade ou une femme enceinte sur une pirogue est un véritable risque pour la population », lance Gba Aimé, vice-président de la jeunesse, assis à côté du chef du village sous un hangar. À Nero Mer, les accouchements en plein air sur la rive du fleuve sont légion, et les témoignages ne manquent pas.
Des témoignages poignants
Viviane Grébo, la trentaine, mère de deux enfants, assise sous un manguier près de sa case, nous gratifie d’un sourire radieux. Dans ses bras, son bébé de deux mois dort profondément. Elle couve le nourrisson des yeux, avant de nous raconter comment sa venue au monde, a failli lui coûter la vie, le 2 septembre 2025, à 22 h.
En l’absence de maternité à Nero-Mer, il fallait prendre dans cette nuit noire et froide, le chemin qui mène au fleuve, dans l’espoir de trouver l’unique pirogue de service. Sur les berges du cours d’eau, le sol est trempé, laissant découvrir de roches qui émergent de la boue. Quelques noix de coco tapissent le sol. C’est dans ce piteux décor, que la jeune dame va donner naissance à son bébé.
« J’étais enceinte de 9 mois. Mes contractions avaient commencé. J’étais couchée près de mon mari. Je pleurais et respirais avec beaucoup de peine. C’était la panique à la maison. Mon mari fit appel à Béatrice Dabo, l’une des matrones les plus expérimentées du village, pour me conduire à la maternité de Grand-Béréby. Les douleurs étaient insupportables », confie-t-elle.
Malheureusement, cette nuit, la seule pirogue du village est amarrée sur le rivage, solidement enchaînée et cadenassée. Le propriétaire était parti ailleurs, emportant la clé. « Mon pagne était trempée par la rupture de la poche des eaux. La rivière était en crue cette nuit et faisait peur », poursuit-elle.
Claude Grébo, son mari mesure le risque de tenter la traversée dans ces conditions et y renonce. Il se tourne vers Béatrice Dabo, l’accoucheuse traditionnelle et la supplie de jouer son va-tout pour sortir son épouse de cette mauvaise passe.
La matrone improvise une maternité de fortune sur les rives du fleuve. Le père du bébé s’en souvient : « Elle a fini par trouver un endroit, mais la terre était mouillée avec quelques roches qui pointent du nez. C’est là, sous la lumière des torches de nos téléphones portables, que Viviane a mis difficilement au monde le petit garçon que nous avons prénommé Nero-Mer en souvenir de cette effroyable nuit », a révélé Claude Grébo.
Ce n'est qu’aux environs de 23 heures, que le piroguier est arrivé. Les eaux du Nero se sont calmées, le petit monde s’engouffre sans plus tarder dans l’embarcation pour rejoindre l'hôpital de Grand-Béréby, où le bébé et sa mère ont été pris en charge.
Le cas de Viviane n’est pas isolé. A Nero-Mer, de nombreuses autres femmes ont connu la même mésaventure : accoucher en bordure de ce fleuve à même le sol. Ce fut le cas, il y a 18 ans, de Temelé Ouellé : « Tout a commencé à 19 h. J’ai refusé de monter dans la pirogue de peur d’accoucher sur l'eau. Finalement, c’est sur les berges du fleuve, dans la nuit noire, au milieu d’un amas de tables, que ma fille est née, grâce à l’assistance d’une matrone ».
A l’instar de Viviane Grebo, c’est le lendemain, à la tombée du jour, qu’elle s’est rendue à la maternité de Grand-Béréby : « Nous avons mis le nouveau-né, bien emmailloté, dans une cuvette. Les sages femmes ont rempli son carnet, en vue de l’établissement de son extrait d’acte de naissance », se souvient cette dame. L’enclavement du village de Nero-Mer crée d’énormes désagréments aux populations.
Thérèse Gbalé, une autre habitante, se souvient qu’à la veille de son accouchement, une pluie diluvienne s’était abattue sur Grand-Béréby : « Il était 23 heures ; pour se rendre à la maternité, c’était un véritable calvaire ; la rivière avait débordé. Il fallait malgré tout embarquer dans une petite pirogue. Au cours de la traversée, J’avais perdu connaissance. Les sages-femmes de la maternité de Grand-Béréby ont dû m’évacuer d’urgence à San Pédro pour une césarienne », raconte-t-elle.
Edwige Kabran, sage-femme, fait savoir que ces femmes qui, faute de pouvoir se rendre rapidement à Grand-Béréby, accouchent en bordure du fleuve, prennent d’énormes risques. On enregistre souvent, dit-elle, des ‘’hémorragies du post-partum’’, c’est-à-dire après l’accouchement. Cette complication provoque des décès dus à plusieurs facteurs, notamment à une prise en charge tardive, ou en cas de pénurie de poches de sang.
Les matrones : La solution d’urgence
L’enclavement du village de Nero-Mer constitue un sérieux handicap à l’évacuation des femmes enceintes vers la maternité de Grand-Béréby. Devant un tel obstacle, les matrones représentent la seule alternative en cas d’urgence, pour sauver la vie des femmes et de leurs bébés. La réputation de certaines de ces accoucheuses traditionnelles dépasse les limites de Nero-Mer. C’est le cas de Béatrice Dabo.
La sexagénaire affirme qu’elle a hérité son savoir-faire de sa génitrice : « C’est un don qu’elle m’a fait. Nous utilisons des médicaments traditionnels, des plantes de notre forêt pour calmer les douleurs de l’enfantement ou aider le bébé à naître », confie-t-elle, avant d’ajouter qu’elle manque du nécessaire comme des compresses et paire de ciseaux stérilisés.
Thérèse Gbalé, âgée de 55 ans, une autre matrone du village explique comment elle arrive à faire face aux accouchements difficiles : « Nous cueillons quelques feuilles et préparons une boule d’argile blanche pour faciliter le travail. C’est tout ce que nous avons pour accueillir la vie ». Priée de révéler le nom de ces plantes médicinales, elle devient subitement peu loquace : « C’est notre secret ! », coupe-t-elle.
Les saignements après l’accouchement, n’ont pas non plus de secret pour ces matrones. Thérèse Gbalé soutient détenir également des secrets pour y faire face : « Il y a des médicaments traditionnels pour arrêter le saignement des femmes », fit-elle savoir.
Malgré leur talent reconnu et le dévouement de ces accoucheuses traditionnelles, leur science a des limites. Elles se heurtent souvent à des cas difficiles comme ‘’l’hémorragie du post-partum’’, véritable hantise pour les femmes enceintes. Elle se déclenche après l’accouchement et constitue la première cause de mortalité maternelle.
Thérèse Gbalo, avoue son impuissance et celle de ses congénères face à ces cas difficiles : « il y a des complications face auxquelles ni les feuilles, ni les prières ne peuvent rien ! ». Elle évoque l’une de ces situations : « Lors d’un accouchement, nous avons été confrontées à une difficulté majeure. En effet, le bébé était sorti certes, mais la mère n’arrivait pas à expulser le placenta. Nous étions obligées de l’évacuer urgemment sur Grand-Béréby où elle a été délivrée ».
De nos jours, à Nero-Mer, l’activité de ces praticiennes disparait peu à peu. Au nombre d’une quinzaine, il y a une dizaine d’années, elles ne sont plus que quatre à exercer aujourd’hui. Avec l’évolution de la médecine de nos jours, Thérèse Gbalé reconnait leurs limites et plaide plutôt pour l’ouverture d’une maternité à Nero-Mer : « Les matrones ne maitrisent pas tout. Elles ne peuvent pas déterminer si une femme doit accoucher par césarienne ou non ».
Quant au chef du village, il a loué le dévouement des matrones face à l’absence de sages-femmes. Mais il reconnait que la médecine moderne est après tout la solution pour faciliter l’accouchement des femmes de Néro : « La tradition a toujours besoin de la médecine moderne », avoue-t-il.
Avis partagé par Thérèse Gbalé : « Même si nous, les matrones, nous sommes là pour accompagner nos sœurs, nous ne saurions nous substituer aux sages-femmes. Il nous faut un centre de santé de toute urgence pour prendre en charge les mères et leurs enfants », souhaite-t-elle.
Envoyée spéciale à Grand-Béréby
.................................................................................................................
Dans l’attente de la construction d’un centre de santé...
Selon le ministère de la Santé et de la Couverture maladie universelle, Nero Mer est une zone d’incidence sanitaire en ce sens que le village se trouve à plus ou moins de 5 km d’un centre de santé. L’enclavement de ce village et les cas d’accouchement en bordure du fleuve préoccupent le ministère qui cherche des solutions pour sauver des vies et faciliter l’accès des populations aux soins de santé.
Pour Péna Abdoulaye Yéo, directeur des infrastructures, de l’équipement, de maintenance et du patrimoine (Diemp), Nero Mer a besoin d’un centre de santé. « Pour y arriver, nous allons cibler autour de 1000 habitants et regrouper des villages environnants », a-t-il rassuré.
Une fois que la zone est identifiée, a-t-il poursuivi, ces projets seront mis dans un programme de construction. « Nous allons discuter avec les collectivités pour voir la possibilité de faire des groupements. Nero Mer est l’entrée principale de plus de cinq villages », fait savoir le directeur. Qui informe qu’en attendant la construction d’un centre, le ministère a proposé la mise en place d’un dispositif de prévention.
« Il faut reconnaitre qu’il existe des zones très enclavées. Pour ces contrées qui se trouvent derrière des plans d’eau, le ministère a un programme d’acquisition de bateaux à court terme. Dans chaque communauté, se trouvent des agents communautaires. Ils peuvent être soit de la notabilité de la famille ou référents du ministère. Ils sont chargés de nous remonter toutes sortes d’informations », a-t-il dit.
Mieux, s’il y a des cas de femmes en grossesse qui sont à terme, affirme t-il, des agents communautaires doivent informer la direction départementale qui couvre l’établissement sanitaire de Grand-Béréby. Une fois informé, le directeur départemental peut conseiller aux femmes concernées de se rapprocher du centre de santé le plus proche.
« 82% de la population vit à moins de 5 km d’un centre de santé. Cela veut dire que 18% sont encore dans les zones plus ou moins difficiles. A court terme, outre ces agents communautaires, il faudra, en termes de perspectives, mettre en place un dispositif de prévoyance pour faciliter le transfert de ces personnes vers des centres plus équipés », a fait savoir le directeur.
.................................................................................................................
Le cri de cœur des populations à l’endroit de bonnes volontés
50 ans ! Voilà un demi-siècle que la population de Nero-Mer scrute l’horizon espérant sortir de l’isolement très préjudiciable aux populations, notamment aux personnes malades ou aux femmes enceintes. En attendant la construction d’un centre de santé par l’Etat, et d’un pont pour relier la ville de Grand-Béréby au village de Nero-Mer, la population fonde beaucoup d’espoir sur les partenaires au développement, les fondations et autres structures d’aide au développement ou d’action sociale.
Léonce Dadji, guide touristique, fils de la localité, ne cache pas son inquiétude : « C’est un cri de cœur que nous lançons aussi bien aux autorités administratives, qu’aux bonnes volontés, pour nous sortir de cette situation très pénible, voire désespérante ». Selon le chef du village, certains opérateurs économiques se sont intéressés à la situation de Nero-Mer, mais sans suite.
A l’en croire, un projet a été élaboré par le village pour la construction d’un centre de santé moderne avec un logement pour sage-femme, afin de garantir une permanence médicale. « Nous attendons toujours les aides. Parce que nos femmes ont la peur au ventre lorsqu’elles sont à terme », fait savoir Léon Dabo chef du village de Nero Mer.
Thérèse Gbalé, l’une des matrones du village ne dit pas le contraire : « Les femmes accouchent sans kits d’urgence. Nous appelons de bonnes volontés à l’aide pour sauver des vies ».
L’infirmier du centre de santé communautaire urbain de Grand-Béréby, Marc Kouassi reconnaît aussi que les femmes qui accouchent sur les rives du fleuve Nero, faute de pouvoir traverser à temps le cours d’eau, mettent leur vie en péril.
Comme les autres, il plaide également pour qu’une solution soit trouvée à la difficile situation que vivent les populations de Nero-Mer : « Les femmes enceintes de Nero-Mer n’arrivent à l’hôpital de Grand-Béréby qu’après l’accouchement dans des conditions très difficiles, sans poche de sang en cas d’hémorragie ». L’agent de santé souhaite vivement la construction d’un centre de santé, mais aussi d’un pont pour relier Nero-Mer et Grand-Béréby.