Montée en puissance de la cigarette électronique : Client d’un soir dans un bar chicha (Reportage)
Il est un peu plus de 20 heures ce samedi 2 mai, lorsque je prends place sur la terrasse, déjà bruyante et bondée de monde. Une clientèle visiblement composée d’habitués, devisant et riant aux éclats entre deux gorgées de boissons alcoolisées ou de bouffées de chicha.
Dans la peau du client d’un soir, flanqué d’un ami connaisseur des lieux, j’essaie de prendre des repères pour paraître moins profane et dépaysé. L’acolyte veille au grain. Il ne faut surtout pas être démasqué. Un pack de bière blonde pour notre première commande.
A la table d’à côté, un groupe de jeunes, la trentaine en moyenne, s’éclate et met de l’ambiance. Le vapoteur qu’ils se passent à tour de bouffées, tout en expulsant des nuages de fumée vers le plafond, semble rajouter à l’extase de l’alcool qui coule à flots.
Un peu plus loin, trois couples de jeunes, menés par un certain Over (diminutif d’Olivier), une connaissance de mon accompagnateur. Il fait part à ce dernier de mon désir de goûter à la chicha. « Vié père, viens tester. Cela ne tue pas, et puis c’est classe », lance Over, le regard fixé sur moi, cherchant certainement à déceler le moindre brin de frayeur et de réticence.
Une première bouffée. Un effort d’inspiration, qui déclenche un mouvement de l’eau dans le support vaseux. La vibration instantanée du tuyau s’accompagne d’une montée de vapeur refroidie, dense et quasi-crémeuse. Le mélange d’un goût mentholé me titille les papilles. Un léger étourdissement déséquilibre mes sens. J’en ai pour ma dose.
L’ami d’Over, qui prend aussitôt le relais, semble plutôt en tirer un ‘‘extrême’’ plaisir. Un ‘‘professionnel’’ de la cigarette électronique. L’épais nuage blanc, qu’il expire après chaque bouffée, semble le détendre à merveille. Il ‘‘plane’’ presque.
Des substances toxiques dans le liquide chauffé
Dans le bar, qui ne désemplit pas, le temps paraît s’être figé pour les adeptes de Bacchus et de la chicha. Les conversations encore plus bruyantes. Elles ont pris le dessus sur la sono qui, en fond sonore, distille des tubes de Tiken Jah Fakoly.
Mon acolyte, ancien féru de chicha, qui a rangé le ‘‘calumet’’, dans le débat, s’évertue à convaincre Over et sa bande des risques de la cigarette électronique. Il explique avoir pris ses distances avec la chicha au plus fort de la traque lancée par le gouvernement contre les établissements et les clubs de vente.
« J’ai compris que cela ne m’apportait rien, et que cela détruisait plutôt ma santé », justifie-t-il. Faisant comprendre à ses protagonistes que, contrairement aux idées reçues, le vapoteur n'inhale pas de la simple vapeur d'eau, mais un aérosol complexe. Un mélange obtenu par le chauffage d'un e-liquide composé, entre autres, d'arômes et, le plus souvent, de nicotine.
Lorsque le liquide est chauffé à haute température, il peut se décomposer en substances toxiques telles que le formaldéhyde, l'acétaldéhyde et l'acroléine, qui sont des agents cancérogènes ou irritants reconnus. Des particules métalliques issues de la résistance chauffante (nickel, chrome, plomb, étain) ont, par ailleurs, été détectées dans les aérosols, posant des risques de toxicité systémique à long terme. Les poumons, premiers organes exposés, peuvent subir des réactions inflammatoires à la suite d’inhalations profondes des substances chimiques.
De ce cours magistral de mon ami, assurant qu’il s’est documenté sur la chicha et participé à des campagnes de sensibilisation au phénomène, Over et son groupe, vraisemblablement sous l’emprise de la dose du soir, sont restés inflexibles sur leur ‘‘goût’’ pour la cigarette électronique. « Chicha est mieux que cigarette et drogue », a tranché Over, sous des hochements de tête en guise d’approbation des autres membres de sa bande.
C’est peu après minuit que mon acolyte et moi avons pris congé du bar et du groupe d’Over. Avec le sentiment personnel, sur fond de regret, de n’avoir pas fait suffisamment de recherches et de n’avoir pas eu d’arguments solides pour démontrer la vacuité de la chicha.