N’Koumo Jacques, conseiller du chef du village d’Abidjan Adjamé, chargé des us et coutumes: "Le retour du Djidji Ayôkwé symbolise une part essentielle de notre histoire"

N’Koumo Jacques, conseiller du chef du village d’Abidjan Adjamé, chargé des us et coutumes.
N’Koumo Jacques, conseiller du chef du village d’Abidjan Adjamé, chargé des us et coutumes.
N’Koumo Jacques, conseiller du chef du village d’Abidjan Adjamé, chargé des us et coutumes.

N’Koumo Jacques, conseiller du chef du village d’Abidjan Adjamé, chargé des us et coutumes: "Le retour du Djidji Ayôkwé symbolise une part essentielle de notre histoire"

Arraché en 1916 après 10 années de guerre, le Djidji Ayôkwé, symbole spirituel, militaire et culturel du peuple atchan, a retrouvé sa terre d'origine. Le tambour parleur est une mémoire qui revient à Abidjan.
Que représentait le tambour sacré Djidji Ayôkwé pour le village d’Abidjan Adjamé ?

C’est toute une vie pour le village d’Abidjan Adjamé. Le mot Djidji a été incorporé après la conception du tam-tam. À l’origine, on l’appelait Aya Yokue. Lorsque Djidji, qui signifie la panthère, a été vu par nos ancêtres, avec la force qui la caractérise, ils ont décidé d’incorporer cet animal à Aya Yokue. Aya qui signifie l’arbre ou le bois en pays atchan. Ayôkwé est le nom de l’arbre que les blancs appellent iroko, un bois sacré. C’est ainsi qu’est née l’appellation Djidji Ayôkwé. Cela représente toute une vie, transmise de génération en génération, pour le village d’Abidjan Adjamé, ainsi que pour l’ensemble des villages bidjan. Vous savez que les bidjans sont composés de sept villages : Abidjan Adjamé, Abidjan Attékoubé, Abidjan Agban, Abidjan Santé, Abidjan Locodjro, Abidjan Anoumabo et Abidjan Cocody. Ces villages ont pour symbole de puissance le Djidji Ayôkwé. Il a été confectionné à Adjamé par un sculpteur appelé Biégui, que nos ancêtres surnommaient "Petit Biégui". Il l’a d’abord réalisé pour lui-même, puis le roi Nandjui Abrogoua a demandé qu’il appartienne au village Bidjan. Cela, à partir du moment où Nandjui Abrogoua a ordonné à nos ancêtres d’incorporer la panthère à Ayôkwé qui fait Djidji Ayôkwé. Dès lors, tous ceux qui portaient le nom Nandjui ont été appelés Djidji Nandjui, en référence au roi Nandjui Abrogoua. Ce retour représente toute une vie pour les générations futures des sept villages des bidjan, encore plus pour le village d’Abidjan Adjamé.

Pourquoi le peuple atchan considère ce tambour comme un objet sacré ?

C’est un instrument sacré, car toutes les puissances des anciens ont été déposées dans ce bois. L’arbre qui a servi à le fabriquer ne pouvait pas être coupé comme un arbre ordinaire. Il fallait accomplir un rituel ancestral pour obtenir la permission de l’abattre. Quand ses feuilles tombaient, cela signifiait que la permission avait été accordée. C’est un savoir ancien. Ce n’est pas une question de religion chrétienne. Il faut entrer dans les secrets des hommes, dans les traditions ancestrales, pour comprendre comment un tel arbre pouvait être abattu et transformé. Cet arbre ne poussait jamais près de la lagune. Il se trouvait au fond de la forêt. Les bété connaissent aussi les pratiques autour de ce bois sacré.

Comme tout objet sacré, le tambour parleur a-t-il des totems ou des rituels qui lui sont propres ?
Oui ! Par exemple, quand on dit qu’on le nourrit, ce n’est pas de lui donner à manger. Le nourrir, c’est lui transmettre de la puissance. Cela se faisait avec du sang humain. Autrefois, la couleur qui était dessus, ce n’est pas de la peinture. C’est le sang humain mélangé au kaolin blanc, qu’on appelle N’Embo. Le concepteur du tam-tam qui est Biégui détenait cette puissance et le secret du choix de la personne qui sera sacrifiée pour nourrir le tambour. Même nous qui sommes là aujourd’hui, les anciens ne nous ont pas transmis ce secret. Ce tam-tam appartenait spirituellement à une seule personne. Cette personne était chargée de frapper ce tambour, de le nourrir rituellement, de le protéger et de le garder. Il y a donc des explications qu’on ne peut pas donner. Non pas parce qu’on ne les connaît pas, mais parce que le sacré a besoin d’être protégé.

Comment le tambour était-il utilisé et à quoi servait-il ?

Le Djidji Ayôkwé mesure plus de trois mètres de long et pèse environ 430 kilos. Ce n’est pas un simple tambour : il est gigantesque. C’est, peut-être, le plus grand qui ait été réalisé en Afrique. Ce tambour a une portée sonore de 20 à 30 kilomètres. Lorsqu’on le frappe à Adjamé, le son peut être entendu jusqu’à Bingerville. Mais il ne s’agit pas seulement d’un bruit, les initiés doivent décrypter le message. À travers les sons produits, ils peuvent comprendre ce qui se passe à Adjamé par exemple, si le village est attaqué ou s’il y a une situation particulière. Sur le tambour, il y a deux lèvres sculptées. Une lèvre supérieure et une lèvre inférieure. Selon l’endroit où l’on frappe, le son émis est différent. Lorsqu’il frappe la lèvre supérieure, le message transmis n’est pas le même que lorsqu’il frappe la lèvre inférieure. Chaque variation correspond à un code précis que seuls les initiés savent interpréter. Le Djidji Ayôkwé est différent du tambour parleur appelé Atoumbré chez les Ébrié. Ce sont deux instruments distincts, avec des fonctions différentes. Le Djidji Ayôkwé est un tambour de communication, utilisé pour transmettre des messages codés entre les villages.

Comment les colons se sont-ils emparés du tambour ? 

Il y a eu dix ans de guerre pour que les colons s’en emparent. Et beaucoup de pertes en vie humaine ici, à Adjamé, pour qu’ils le volent. Oui, pour nous, c’est un vol. La guerre a commencé vers 1906, lors de la construction du Kangalini, qui symbolisait la séparation entre le quartier des indigènes et celui des colons. Elle s’est poursuivie jusqu’en 1916, date à laquelle l’instrument a été pris. Même le concepteur a été éliminé. Le Djidji Ayôkwé avait un rôle culturel, militaire et spirituel. C’est une vraie arme de guerre. On l’utilisait comme système militaire, et ça, c’est difficile à comprendre, mais le son émis peut te dire exactement où se trouvent les ennemis. Les Français se sont dit que, pour pouvoir atteindre ce peuple, il fallait lui arracher cette puissance militaire, cette puissance spirituelle et cette puissance culturelle. Pour le prendre, il y a eu des milliers de morts, et les gens ont perdu leur pouvoir, surtout les tchaman Bidjan.

Depuis l’indépendance de la Côte d’Ivoire, des démarches ont-elles été engagées pour son retour ?

Oui ! On l’a toujours réclamé, nos parents n’ont pas voulu laisser cela partir. Jusqu’en 1958, nos parents ont écrit à Félix Houphouët-Boigny, de dire au général de Gaulle, de nous donner notre tambour de communication, s’ils veulent, on va leur faire, une copie, ils ont refusé. Et de 1916 à 1929, c’est resté dans le jardin du gouverneur Binger à Bingerville, l'actuel orphelinat de garçons de Bingerville. En 1929, c’est parti pour la France, vers décembre. Et en 1930, la France sort un décret pour dire que ce tambour, c’est leur propriété privée, c’est leur butin de guerre, et depuis lors, c’est resté là-bas jusque aujourd’hui. À son arrivée, il a été mis d’abord au Musée d'ethnographie du Trocadéro et ensuite au Musée de l'homme et en 2006 au Musée du Quai Branly sous Jacques Chirac.

Après 110 ans passés en France, le tambour est de retour sur sa terre d’origine. Quel sentiment qui vous anime ?

Aujourd’hui, son retour symbolise la récupération d’une part essentielle de notre histoire, de notre identité et de notre dignité. Depuis l’annonce de l’arrivée imminente de notre tambour de communication, c’est une grande joie. De savoir que ce qui nous a été enlevé depuis 1916 revient dans son village d’origine. Le tambour depuis 1916 a été déplacé de son contexte et sur les réseaux sociaux, certains disent avoir remarqué des différences entre l’ancienne et la nouvelle apparence du tam-tam.

Est-ce que l’objet a perdu sa valeur ?

Depuis 1916, le temps a fait son œuvre. Comme un homme qui vieillit, le bois s’est détérioré. Il a donc fallu le restaurer pour la conservation. En 2022, des démarches ont été entreprises pour le désacraliser avant de le retoucher. C’est pourquoi les images diffèrent, mais il s’agit bien du même Djidji Ayôkwé.

Pourquoi fallait-il le désacraliser ?

Parce que c’est un objet mystique. Ce n’est pas seulement un tambour de communication, c’était aussi une force de frappe pour les Ébrié d’Adjamé et des bidjan. Ce que les doyens sont partis faire en 2022, ce n’était pas du jeu. Il faut être des initiateurs, c’est-à-dire que ceux qui ont initié ça. Ce ne sont pas nous autres, ce sont des doyens qui s’en chargeaient.
MARINA ZEGBEHI (stagiaire)