Pr Euloge Kramoh Kouadio, directeur de l’Institut de cardiologie d’Abidjan: "Nous sommes capables de réaliser plus de 95 % des actes de cardiologie"
L’Ica célèbre ses 50 ans d’existence. Que représente aujourd’hui cet âge pour l’institution ?
Cinquante ans, c’est déjà un demi-siècle. C’est surtout la preuve que nos pères bâtisseurs ont été des visionnaires en dotant la Côte d’Ivoire d’un outil de cette envergure. Aujourd’hui encore, cinquante ans après son inauguration, l’Institut demeure une référence, une structure de pointe, alors même que l’essentiel du bâtiment date de 1976. Ces cinquante années représentent avant tout un hommage et une reconnaissance à ceux qui nous ont précédé et qui ont pensé cet Institut. Je tiens ici à citer le Président Félix Houphouët-Boigny, de vénérée mémoire, ainsi que le professeur Edmond Bertrand, premier directeur général de l’Institut. Grâce à eux, cet hôpital a été mis à la disposition des populations de Côte d’Ivoire et de la sous-région. En cinquante ans, plus d’un million de patients y ont été pris en charge. Sur le plan de la formation, plus de 250 cardiologues, issus de plus de 20 pays, y ont été formés et mis au service des populations pour la prise en charge des maladies cardiovasculaires. Célébrer ces cinquante années, c’est donc honorer le passé tout en se projetant résolument vers l’avenir.
Quelles sont les différentes articulations de ce cinquantenaire ?
Nous avons souhaité que le cinquantenaire se déroule sur une période symbolique de 50 jours, avec de nombreuses activités prévues. Il y aura notamment des campagnes de dépistage des maladies cardiovasculaires que nous allons organiser dans la plupart des régions de la Côte d’Ivoire. Nous avons commencé ce travail dès l’année dernière dans la région du Hambol, et notre ambition est de parcourir plusieurs autres régions du pays afin de dépister les maladies cardiovasculaires au plus près des populations. Nous allons également faire revenir certains de nos anciens élèves, formés ici à l’Ica, et qui occupent aujourd’hui des postes de responsabilité dans leurs pays respectifs. À titre d’exemple, l’Institut de cardiologie de Nouakchott, en Mauritanie, est dirigé par un ancien de notre Institut. C’est également le cas en République démocratique du Congo et au Tchad. L’objectif est donc de réunir ces personnalités qui sont devenues des leaders de la cardiologie dans leurs pays. Il y aura des échanges scientifiques, des journées portes ouvertes, ainsi que des démonstrations de cas en direct. Il s’agira de montrer concrètement ce que nous faisons aujourd’hui, ainsi que les différents métiers de la cardiologie pratiqués ici à l’Institut. Par exemple, nous parlerons de l’ablation d’un foyer arythmogène. Cela peut paraître futuriste ou très technique, mais il s’agit de pathologies appelées troubles du rythme cardiaque. Le cœur se comporte alors comme s’il faisait une sorte d’« épilepsie » et se met à battre de façon désordonnée. Aujourd’hui, grâce à la radiofréquence, nous pouvons supprimer le foyer responsable de ce trouble du rythme. Le cœur retrouve alors un rythme normal, et ce, de façon définitive. Il s’agit d’une véritable guérison. C’est ce type de prise en charge que nous voulons présenter aux participants, afin de montrer qu’en Côte d’Ivoire, nous disposons de solutions modernes et efficaces pour le traitement des maladies cardiovasculaires. Tout cela s’inscrit également dans la vision de Son Excellence Monsieur le Président de la République, Alassane Ouattara, qui ambitionne de faire de la Côte d’Ivoire un hub régional de la santé. C’est dans cette perspective que notre pays a doté l’Ica d’équipements de pointe qui nous permettent aujourd’hui de proposer des soins de qualité.
A-t-on déjà une date pour ces célébrations ?
La date anniversaire officielle est le 24 novembre. Ainsi, cinquante jours avant, nous allons intensifier les activités. Cependant, bien avant cela, dès le mois de février, nous lancerons les premières activités de dépistage. Étant donné qu’il s’agit de l’année du cinquantenaire, de nombreuses actions seront menées. Nous espérons pouvoir compter sur l’accompagnement de nombreux partenaires, car vous le savez, le nerf de la guerre reste la question budgétaire. Nous avons la vision, mais il est essentiel d’être soutenus pour réaliser toutes ces actions au profit de l’Ica.
Après les défis relevés en 2025, quels sont les projets majeurs et les priorités pour l’Institut de cardiologie d’Abidjan ?
Les priorités, comme je l’ai déjà mentionné, concernent avant tout l’imagerie, qui vient d’être optimisée. L’enjeu est désormais de développer pleinement l’imagerie cardiovasculaire, notamment l’Irm cardiaque et le scanner cardiaque, à travers différentes applications comme le coro-scanner ou la prise en charge des cardiopathies congénitales. Il y a également le développement des différents métiers de la cardiologie, en particulier la rythmologie interventionnelle qu’il convient de renforcer. À cet effet, nous avons reçu une unité de cathétérisme cardiaque, qui va nous permettre de développer davantage cette activité. Tout récemment encore, à l’occasion d’une séance de formation que nous appelons le « Joyeux mardi », nous avons abordé le traitement des varices, notamment celles qui sont perçues comme inesthétiques, en particulier chez les femmes. Nous disposons aujourd’hui de solutions efficaces pour les traiter. De manière peut-être plus anecdotique, nous prenons également en charge les fibromes, sans recourir à la chirurgie. Il s’agit de boucher l’artère qui nourrit le fibrome, ce qui entraîne sa disparition. De la même manière, pour certains cancers du foie, nous pouvons bloquer l’apport sanguin de la tumeur et la traiter sans intervention chirurgicale. Ce sont autant de domaines que nous allons continuer à développer au bénéfice des populations ivoiriennes.
L’innovation technologique et la digitalisation sont en marche à l’Ica...
La digitalisation occupe une place centrale dans notre stratégie. Elle a déjà été initiée à l’Institut, et elle constitue une priorité pour notre ministère de tutelle. L’objectif est que les hôpitaux soient digitalisés et interconnectés, afin que lorsqu’un patient arrive de l’intérieur du pays à l’Ica, nous puissions accéder à ses antécédents et aux traitements qu’il a déjà reçus. Nous sommes pleinement alignés sur cette vision. À ce jour, le dossier patient est entièrement dématérialisé. Lors des consultations, tout se fait désormais sur support informatique. Même les ordonnances sont générées et imprimées, ce qui nous évite d’exposer notre écriture parfois difficile à lire. Nous développons également la téléconsultation, permettant des consultations à distance grâce aux outils numériques. De nombreux projets sont en cours afin de rester en phase avec les exigences actuelles de la médecine moderne.
Quelle est la priorité des partenariats et collaborations que vous développez avec les médecins du monde entier ?
Notre vision est claire : ne pas évoluer en vase clos. C’est pourquoi nous tenons à remercier tous ceux qui ont facilité ces collaborations, en particulier Mitrelli. Notre partenariat avec l’hôpital Sainte-Justine de Montréal a permis d’opérer plus de 120 enfants indigents. Ce partenariat a également favorisé un important transfert de compétences, permettant aujourd’hui à nos équipes de prendre en charge les cas les plus complexes. Grâce à cette collaboration, des défibrillateurs ont également été implantés. Nous comptons entretenir ces relations au bénéfice des populations. Au-delà du Canada, nous collaborons aussi avec des équipes coréennes, avec lesquelles nous échangeons régulièrement. Ils viennent chez nous, et nous nous rendons également chez eux. C’est dans cette dynamique Sud-Nord et Sud-Est que nous pensons pouvoir optimiser la prise en charge des maladies cardiovasculaires dans notre pays. La Côte d’Ivoire est capable de réaliser plus de 95 % des actes de cardiologie.
L’ouverture prochaine de l’Institut de cardiologie de Bouaké est annoncée. Que représente cet événement pour vous ?
C’est une véritable opportunité. De façon scientifique, il est recommandé d’avoir un centre de chirurgie cardiaque pour trois millions d’habitants. Avec une population d’environ 30 millions, la Côte d’Ivoire devrait disposer d’une dizaine de centres. L’Institut de cardiologie de Bouaké viendra donc renforcer celui d’Abidjan. Ce sera le deuxième centre, et c’est déjà un pas important. De un, nous passons à deux, et demain nous irons vers trois. Avec la construction prochaine d’une faculté de médecine à San Pedro, des pôles de cardiologie verront le jour dans plusieurs régions. Cela s’inscrit dans la vision de notre ministre, qui a mis en place les Pres, les pôles régionaux d’excellence en santé. Ces pôles disposent de cardiologues qui travaillent en étroite collaboration avec nous et nous adressent les patients nécessitant une prise en charge spécialisée. Aujourd’hui, orienter un patient vers Bouaké revient pratiquement à l’orienter vers Abidjan, ce qui augmente considérablement notre capacité nationale de prise en charge. Il faut également souligner que tout le personnel cardiologue de l’Institut de cardiologie de Bouaké a été formé à Abidjan. Il ne s’agit donc pas de concurrence, mais bien de continuité. C’est la continuité et le développement de la cardiologie en Côte d’Ivoire.
Peut-on rassurer les populations quant à la présence de cardiologues dans les hôpitaux à travers le pays ?
Absolument. C’était une priorité de notre ministre de mettre en place ces pôles régionaux d’excellence en santé. Dans chacun de ces pôles, il y a des cardiologues. Nous travaillons en parfaite intelligence avec eux, d’autant plus que ce sont souvent nos anciens élèves. Ils sollicitent régulièrement notre appui pour la prise en charge de patients nécessitant un niveau de spécialisation plus élevé.
Peut-on avoir une idée de ces pôles régionaux ?
Oui, il en existe actuellement 10. Parmi eux figurent notamment Odienné, Korhogo, Man, Daloa, San Pedro et Abengourou. Au total, ce sont donc 10 pôles régionaux d’excellence en santé répartis sur l’ensemble du territoire, ce qui est de nature à rassurer les populations quant à l’accès aux soins spécialisés.
Au-delà des soins, comment l’Institut de cardiologie d’Abidjan s’engage-t-il dans la prévention et la sensibilisation aux maladies cardiovasculaires ?
Nous menons de vastes campagnes de dépistage. Au cours de l’année écoulée, nous avons sillonné la région du Hambol à travers plusieurs départements, notamment Tafiré, Niakaramandougou, Katiola et Dabakala. Ces actions nous ont permis de dépister plus de 1 500 personnes. Celles chez qui une hypertension artérielle ou un diabète a été diagnostiqué, ont bénéficié gratuitement des premiers traitements. La prévention commence par le dépistage précoce et la mise sous traitement. Nous allons poursuivre ces actions tout au long de l’année 2026. La prévention fait pleinement partie des missions de l’Institut de cardiologie, au même titre que les soins, l’enseignement et la recherche.
Comment évaluez-vous l’impact de ces actions de sensibilisation ?
Nous avons évalué cet impact à plusieurs reprises. Nous avons conservé les contacts des personnes dépistées, initié un traitement et recommandé un suivi médical. Dix-huit mois plus tard, nous les avons recontactées. Les résultats sont parlants : celles qui ont suivi les recommandations ont vu leur état de santé se stabiliser, voire s’améliorer. En revanche, nous avons malheureusement enregistré des décès parmi celles qui n’ont pas consulté. Cela démontre l’importance d’accepter le dépistage afin de prévenir les complications du plus grand tueur silencieux qu’est l’hypertension artérielle. Dépister et traiter permettent d’éviter les complications. Tout comme on fait la révision d’un véhicule avant un long voyage, il est essentiel de faire la révision de sa santé pour vivre longtemps et avec une bonne qualité de vie.
Monsieur le directeur général, quels conseils souhaitez-vous donner aux Ivoiriens ?
Mon premier conseil est d’accepter la maladie lorsqu’elle est diagnostiquée. Bien soigner l’hypertension artérielle et le diabète permet d’éviter la dialyse, les accidents vasculaires cérébraux, l’insuffisance cardiaque et les maladies coronariennes. La prise régulière des médicaments réduit de 50 % le risque d’Avc et d’environ 40 % les autres complications cardiovasculaires. Contrairement aux idées reçues, ces médicaments ne détruisent pas l’organisme : au contraire, ils protègent. Enfin, un autre conseil important concerne le tabac. Le tabac est un danger majeur pour le cœur et doit être évité.
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