Littérature/Développement personnel ou rêves de richesse: Ce sujet qui inspire de plus en plus d’auteurs
Ce 16 janvier sous un parasol rafistolé à la sortie de la gare routière d’Adjamé, Moussa Konaté, 27 ans, empile ses ouvrages avec une ferveur de bibliothécaire. « Je vends entre 20 et 30 livres de développement personnel par semaine », confie-t-il, l’œil aux aguets pour repérer le client potentiel parmi les passants pressés. Puis d’ajouter que « Les jeunes veulent changer leur vie, et ils veulent le faire vite. Ils ne cherchent plus seulement un travail, ils cherchent la solution. Dans ces pages, ils trouvent le carburant pour entreprendre ».
La plupart de ces livres sont des copies imprimées localement, vendues entre 1 000 et 3 000 FCfa. Leur public est constitué principalement d’étudiants en fin de cycle, de diplômés en quête d’emploi ou de travailleurs précaires. Mais aussi quelquefois de jeunes fonctionnaires qui cherchent ce que les Anglo-saxons appellent « side-hustle ». C’est-à-dire une activité complémentaire pour boucler les fins de mois.
Des bouées psychologiques
Dans une ville où le coût de la vie progresse parfois plus vite que les salaires, ces manuels d’optimisme apparaissent comme des bouées psychologiques.
Armand Gueu, 24 ans, est l’un des fidèles lecteurs de ces bouquins. Étudiant en master à la faculté de droit de l’Université Félix Houphouët-Boigny, il ne jure que par ces lectures. « J’ai appris à gérer mon temps comme un actif, à éliminer les distractions, à m’entourer de gens qui me tirent vers le haut », explique-t-il avec assurance. Pour lui, ces ouvrages sont plus que des livres. Ce sont, dit-il, « des manuels de réarmement moral ».
Pourtant, ce foisonnement de cette littérature « motivationnelle » n’est pas sans inquiéter des observateurs de la vie sociale. Dr Coulibaly Sounkalo, sociologue et enseignant, voit dans ce phénomène le symptôme d’une rupture profonde du contrat social.
« Nous assistons à un déplacement des repères collectifs », analyse-t-il. « Autrefois, la réussite était une affaire de communauté, de solidarité villageoise ou familiale. Aujourd’hui, le succès est perçu comme une performance strictement individuelle. On demande à l’individu d’être son propre patron, son propre sauveur, dans un environnement où les structures d’État peinent à absorber la jeunesse diplômée ».
Selon le chercheur, l’entrepreneuriat, érigé en solution universelle, devient parfois un cache-misère pour les jeunes qui peinent à s’en sortir. Si l’on échoue, ce n’est plus la faute d’un système, mais la faute d’un « état d’esprit » qui ne serait pas assez positif.
C’est là que le bât blesse. Entre les préceptes de Robert Kiyosaki, auteur de « Père riche, père pauvre », ceux de Napoléon Hill qui a écrit « Réfléchissez et devenez riche » et la réalité du marché ivoirien, le fossé est parfois abyssal. Joëlle N’Dri, coach en insertion professionnelle à Abidjan, voit passer dans son cabinet des jeunes « sur-vitaminés » par ces lectures, mais démunis face aux réalités techniques du business.
Désillusion
« Penser positif ne suffit pas à lever des fonds ou à maîtriser une chaîne logistique », avertit-elle. « Sans formation solide, sans accompagnement et surtout sans un écosystème financier favorable, la chute est brutale. Le risque, c’est de transformer cet espoir en une déception profonde, voire en un sentiment d’incapacité personnelle ».
Franck Sakré, titulaire d’un Bts et vendeur ambulant depuis deux ans, incarne cette désillusion. « On lit, on est gonflé à bloc pendant une semaine, on a l’impression d’être le prochain Bill Gates. Puis la réalité vous rattrape. Le manque de capital, le marché saturé. Le problème, ce n’est pas notre volonté, ce sont les opportunités concrètes », lâche-t-il, un exemplaire corné de « La semaine de 4 heures » de l’entrepreneur américain, Timothy Ferriss, dépassant de son sac.
Malgré les critiques, le commerce de Moussa Konaté ne désemplit pas. Car dans les communes populaires comme Adjamé, Abobo ou Yopougon, où certains ont le sentiment que l’ascenseur social semble en panne affirme Dr Coulibaly Sounkalo, « ces livres remplissent une fonction quasi mystique ».
Un conseiller d’orientation le résume avec une pointe de tristesse « Quand toutes les portes se ferment, on se tourne vers ce qui reste : la croyance que l’on peut encore forcer le destin ».
Toujours, selon lui, dans un environnement où l’on promeut la culture de la performance, alimentée par les réseaux sociaux et l’image de réussite des influenceurs, le livre de développement personnel devient un talisman. « On l’achète pour se protéger du sentiment d’échec, pour se dire que, si l’on n’est pas encore riche, c’est que le processus est en cours ».
Au final, le véritable succès de ces étals de fortune n’est peut-être pas de fabriquer des millionnaires par milliers. Leur victoire est plus subtile. « Ils maintiennent vivante, chez une jeunesse éprouvée, l’idée que demain ne sera pas forcément la répétition d’aujourd’hui », affirme le sociologue.