Portrait/Ekumany le cardinal, sapelogue : Un Dandy de grand chemin
« Nous n’avons pas besoin d’occasion spéciale pour nous saper », glisse-t-il, en réajustant légèrement son veston. Un sourire, puis la précision. « S’habiller comme nous le sommes aujourd’hui fait partie de notre quotidien. » Chez lui, l’apparat n’est pas un exercice exceptionnel, mais un mode d’être. Une discipline, presque un sacerdoce.
Président de l’Union nationale des sapeurs de Côte d’Ivoire (Unasci) et de l’Association des créateurs et promoteurs de la mode vestimentaire (Acpmv), Ekumany le cardinal n’est pas un simple adepte du “beau linge”. Il en est le théoricien, le gardien du temple, l’orateur infatigable.
D’une stature élégante, la démarche assurée comme celle d’un Lord anglais, il fait autorité dans le milieu, autant pour sa rigueur stylistique que pour la vision qu’il porte de la sapelogie ivoirienne.
L’entretien avec lui tourne vite au cours magistral. Ekumany parle de vêtements comme un œnologue de grands crus, avec un vocabulaire précis, une connaissance encyclopédique des matières, une admiration presque spirituelle pour les grands couturiers.
« Le dressing d’un sapelogue doit comporter au minimum des costumes et blazers de toutes les teintes : bleu nuit, gris, noir, rouge, jaune, violet... », énumère-t-il avec un ton docte. À cela s’ajoutent « des chemises blanches, bleu ciel, rouges, mauves, etc. » Et pour les chaussures ? « Richelieu, mocassins, derby », détaille-t-il, comme le ferait un fourreur expert.
Pour les matières, le dandy parle de peaux de Lézard, python, alligator, crocodile, etc. Pour un néophyte, la liste impressionne. Pour lui, elle relève du strict nécessaire.
Mieux faire envie que pitié
La garde-robe idéale du sapelogue ressemble à la succursale d’une boutique de luxe où chaque pièce est une promesse d’allure et un manifeste esthétique.
À l’adage « l’habit ne fait pas le moine », le sapelogue oppose un credo plus radical : « Mieux faire envie que pitié». Mais Ekumany refuse l’idée qu’il s’agisse d’une simple obsession matérielle ou d’une coquetterie poussée au ridicule. Il revendique un art de vivre. « La sapelogie, c’est la science de bien se vêtir. L’art de bien s’habiller », explique-t-il. « Le vêtement ne doit pas remplir qu’une fonction utilitaire. Il doit viser la quête du beau par des couleurs chatoyantes et non ternes ».
Il ne redoute pas les regards insistants. Aussi affirme-t-il que « pour nous, s’habiller, c’est de l’art. Et une belle œuvre d’art doit attirer les regards ».
Loin des clichés, il défend le vêtement comme un étendard social, un vecteur d’estime de soi, un outil pour se tenir droit, dans un pays où l’apparence reste un langage à part entière. Si certains s’étonnent et s’interrogent de la provenance des moyens pour entretenir des garde-robes parfois plus luxueuses que celles de certains cadres supérieurs, Ekumany balaye l’idée de dépenses inconsidérées ou de sacrifices financiers douteux.
« Nous ne comptons dans nos rangs que des personnes qui ont les moyens d’entretenir leur passion », souligne-t-il. « Nous tirons nos revenus de nos différentes activités professionnelles. »
Pour lui, vêtements et chaussures ne sont pas de simples achats. Ce sont des actifs. « Certaines pièces rares prennent de la valeur, comme n’importe quel objet d’art », assure-t-il. Puis il cite, enthousiaste, une vente aux enchères récente aux États-Unis d’Amérique pendant laquelle une paire de chaussures adjugée à près de deux millions de dollars.
Longtemps, la sape en Côte d’Ivoire a été associée à l’extravagance nocturne, aux concours d’élégance improvisés dans les boîtes, aux défilés mondains dans les lieux chics d’Abidjan. « Cette époque-là est révolue », tranche Ekumany. Aujourd’hui, les associations qu’il dirige se voient confier une mission plus large, plus noble, celle d’éduquer.
Le leader des sapelogues veut rompre avec l’image superficielle. « Désormais, nous voulons être des éducateurs », affirme-t-il.
Lutte contre l’immigration clandestine
Un engagement au cœur des priorités de l’Unasci et de l’Acpmv.
Et parmi les combats qu’il considère les plus urgents, se trouve la lutte contre l’immigration clandestine.
Ekumany le répète souvent. Bon nombre de jeunes qui tentent la traversée vers l’Europe sont des talents inexploités. « Parmi eux, beaucoup de couturiers de talent », dit-il, visiblement affecté par les témoignages qu’il reçoit.
Son idée est simple. Il entend mettre en lumière leurs créations, valoriser leur travail, leur offrir des débouchés locaux et internationaux. « S’ils gagnent de l’argent grâce à leurs créations, ils n’auront plus envie de risquer leur vie en mer. Ils iront en Europe pour des vacances ou pour vendre leurs tenues, pas pour tenter la mort ».
Cette conviction, il la traduit en actions à travers des campagnes de sensibilisation, des ateliers et des collaborations avec de jeunes créateurs. Il y a aussi des programmes de mentorat et des défilés pour promouvoir la mode locale. Le but de tout cela est de donner une alternative crédible au récit migratoire qui sème l’espoir illusoire de richesses en Europe.
La sape ivoirienne, comme sa cousine congolaise, a longtemps porté un rapport complexe aux marques occidentales, érigées en symbole du luxe ultime. Ekumany reconnaît cette dépendance mais assure qu’un tournant est amorcé.
« Pendant de longues années, nous avons été des clients fidèles des grandes maisons européennes, parfois au détriment de nos créateurs », confie-t-il. « Le moment est venu de réparer cette injustice. Ce fut d’ailleurs l’un des derniers combats de feu Papa Wemba. »
Promouvoir la couture africaine n’est pas pour lui un geste militant ponctuel. C’est une orientation définitive, un devoir générationnel. Il veut que les jeunes stylistes ivoiriens deviennent les nouvelles références du continent, que leurs créations rivalisent avec celles des grandes maisons, et qu’elles habillent les élites africaines.
Derrière les richelieus en cuir rare, derrière l’extravagance parfois théâtrale des tenues, Ekumany, le Cardinal, demeure un bâtisseur silencieux. Sa vision dépasse largement le style, elle touche à l’économie créative, à l’entrepreneuriat, à la fierté culturelle. Il incarne cette Côte d’Ivoire contemporaine où tradition, modernité et ambition sociale se rencontrent.
Certains endroits chics de la capitale économique ivoirienne où il a ses habitudes, ses costumes brillent peut-être sous les néons. Mais c’est son discours et l’ambition qu’il porte, bien plus que ses souliers de crocodile, qui éclairent réellement son époque.