Reportage/Entretien, nettoyage des fosses septiques... : Dans le quotidien des pompiers du confort

L'ouverture de la fosse septique bouchée depuis trois mois. ( PHOTOS FATOU SYLLA)
L'ouverture de la fosse septique bouchée depuis trois mois. ( PHOTOS FATOU SYLLA)
L'ouverture de la fosse septique bouchée depuis trois mois. ( PHOTOS FATOU SYLLA)

Reportage/Entretien, nettoyage des fosses septiques... : Dans le quotidien des pompiers du confort

Le 16/10/25 à 17:14
modifié 17/10/25 à 08:56
Puanteur, mépris, manque de respect et de considération, bonnes recettes... Les vidangeurs travaillant dans des conditions qui mettent leur santé et leur vie en danger contribuent malgré tout au bien-être des populations.

Lassina Ballo et Moussa Doumbia n’ont ni sirène hurlante ni uniformes rutilants, mais ils ont une mission qui est essentielle pour le bien-être des populations: la vidange. Et même s’ils exercent leur activité en essuyant souvent mépris et regards condescendants, il n’en demeure pas moins qu’ils contribuent à l’assainissement de la ville avec fierté. Sous le soleil et parfois sous la pluie, de jour comme de nuit, ces hommes, au quotidien, sont sur pied pour un travail que beaucoup préféreraient ne point exercer. La puanteur, le mépris, les regards dédaigneux... C’est le lot de Lassina et Moussa, deux jeunes vidangeurs, qui, sans complexe aucun, contribuent à l’assainissement dans la ville. À Abobo-Sodepalm où ils ont hérité de cette activité familiale, ils ne se cachent pas. Malgré la puanteur qui colle quelquefois à la peau, ils assument fièrement un métier souvent associé à l’indignité. Les préjugés sociaux, ils n’en ont cure du moment où c’est ce qui leur permet de faire bouillir la marmite « Je n’ai aucun complexe car je gagne ma vie honnêtement», lance Lassina, 30 ans.

Après la descente dans la fosse septique,une fois à l'intérieur le jeune vidangeur, sans équipement de protection se met à la tâche.
Après la descente dans la fosse septique,une fois à l'intérieur le jeune vidangeur, sans équipement de protection se met à la tâche.



C’est avec cet état d’esprit que ces deux pères de famille entament leurs journées, souvent avant l’aube. En cette matinée du 13 septembre, ils sont dans un boui-boui qui leur sert aussi accessoirement de bureau. Après avoir inspecté le matériel de travail, ils devisent tranquillement en buvant du café quand le téléphone sonne. Il est exactement 8h30 min. Au bout du fil, M. Diarra, dont les latrines sont bouchées dans le quartier Habitat, dans la commune d’Abobo. Quelques minutes suffisent pour conclure l’affaire. Le camion démarre, Lassina est au volant. Sur le bitume, le lourd véhicule se fraie avec précaution un chemin dans la circulation. Arrivés sur place, l’équipe s’affaire. Une pioche, une truelle, et un long tuyau sont les seuls outils pour cette opération délicate. La fosse est ouverte, et une odeur nauséabonde envahit l’atmosphère, donne le tournis, saisit la gorge. Pour Lassina et Moussa, c’est une routine à laquelle ils sont habitués. Là où beaucoup se pinceraient le nez en détournant le regard, eux, accomplissent leur tâche dans la bonne humeur.

Toujours après la descente dans la fosse septique,une fois à l'intérieur le jeune vidangeur, sans équipement de protection se met à la tâche.
Toujours après la descente dans la fosse septique,une fois à l'intérieur le jeune vidangeur, sans équipement de protection se met à la tâche.



« Carrefour Vidange »

En moins d’une demi-heure, la fosse est vidée. « C’est fait ! Nous venons de réussir notre mission », s’exclame Lassina, le visage ruisselant. Après la vidange, il faut acheminer la cargaison. La destination finale est la station de traitement des eaux usées, près du Zoo d’Abidjan, au fameux ‘‘Carrefour Vidange’’. Ce site fait partie des stations de vidange agréées par l’État. Quand le camion, plein de matière fécale, se dirige vers la station de dépotage, Lassina roule lentement, cigarette entre les doigts. La journée a, certes, bien commencé avec un client, mais aussi avec ses équations. « Nous faisons la vidange, le curage, le débouchage. Avant, on le faisait à l’aide d’une motopompe. Grâce à Dieu, on a pu acheter des camions adaptés. Mais il peut arriver qu’ils soient défaillants. C’est notre grosse inquiétude », dit-il inquiet. Comme Lassina, le jeune Moussa tient, lui aussi, cette activité de son géniteur. Arrivés à la station de vidange. Ils doivent patienter. Une longue file de véhicules attend pour décharger. Une odeur de matières fécales émane des lieux. Mais Lassina semble être immunisé contre cette effluve fétide qui saisit la gorge. Il discute tranquillement avec ses collègues. Ici, la décharge se fait par ordre d’arrivée pour un coût de 1000F par chargement de camion. Dans ce domaine où ils exercent depuis plusieurs années, les deux jeunes hommes soulignent que la vidange avec le camion chez un client est chose aisée. La vraie hantise, c’est souvent l’accès aux sites de dépotage. Car il faut éviter de faire couler les déchets sur le bitume. « La police de la salubrité veille au grain », explique Moussa. Une fuite de déchets sur la route, et c’est une amende de 50 000 F Cfa qui tombe. Une menace financière qui s’ajoute à la pénibilité du travail. « 50 000F à payer. C’est beaucoup trop!», déplorent-ils. Comme des pompiers, de jour comme de nuit, ils attendent l’appel de potentiels clients. Que ce soit pour des domiciles ou entreprises, ils sont preneurs. Peu importe la commune. Mais leurs tarifs qui sont fixés selon le lieu d’intervention peuvent varier de 20 mille FCfa à 70 mille FCfa, voire plus . « Notre mission principale, c’est la vidange des fosses septiques et autres endroits bouchés. Nous n’avons aucune honte à pratiquer ce métier. Nous l’avons hérité de nos parents, ils nous ont nourris avec cet argent durement gagné», dit Moussa. Pour Lassina, la fatalité mais aussi son humilité, puis sa détermination, l’y ont conduit. Ancien espoir du football ivoirien, il a dû abandonner son rêve par manque de moyens. « Je ne regrette rien. C’est Dieu qui établit », confie-t-il avec un calme désarmant. Pour lui, en effet, le métier de vidangeur est devenu une passion qu’il a héritée de son père, et qu’il exerce avec une fierté inébranlable. « Le métier nourrit très bien son homme», assure-t-il. «Si on réussit à acheter plus de véhicules pour notre parc auto, on sera très riches » , affirme-t-il. En effet, le métier paie bien. Devant les recettes journalières, les deux hommes sont fiers du travail accompli. Ils peuvent, par jour, avoir entre 50 et 100 mille FCfa. Ce qui leur permet de subvenir aux besoins de leurs familles, et même d’envisager l’avenir sous de meilleurs auspices. Lassina est en train de créer sa propre entreprise dénommée « Établissement Ballo et frères », une manière pour lui de s’émanciper et de professionnaliser le métier. Malgré leur dévouement, le mépris de la société pèse lourdement sur leurs épaules. « Les gens ne nous respectent pas », déplore Lassina, qui raconte comment certaines personnes les traitent comme des pestiférés. Moussa, lui, se souvient encore de cette journée à Koumassi où une jeune fille, la mine dédaigneuse, s’est enfermée chez elle à sa vue.

Au carrefour vidange, dans les encablures du Zoo d'Abidjan, les déchets sont déversés dans une station dédiée.
Au carrefour vidange, dans les encablures du Zoo d'Abidjan, les déchets sont déversés dans une station dédiée.



Métier noble

Ces humiliations sont monnaie courante, mais les deux jeunes hommes ne se découragent pas. « C’est un métier noble. C’est mieux que d’être des brigands », affirme Moussa, avec la conviction que son travail contribue à l’assainissement de la ville. Actif dans ce secteur d’activité depuis plus de 10 ans, il ne cache pas son amour pour ce travail. Selon lui, il se sent aussi bien dans sa peau qu’un souverain, et mieux qu’un fonctionnaire. « Je ne me plains pas. Je fais de bonnes recettes et gagne bien ma vie », affirme-il avec un large sourire . Conscients des risques de leur métier, ils prennent soin de leur santé en faisant régulièrement des vaccins et en consultant des médecins. « Nous sommes exposés à des maladies. C’est pourquoi nous sollicitons les services de l’Institut national d’hygiène publique pour nous administrer des vaccins, et nous souhaitons aussi une meilleure prise en charge de l’État», plaident-ils. Chaque jour, ils sont confrontés aux pannes de leurs camions vétustes, au manque de considération de certains, et à des contraintes financières. Toutefois, M. Diarra, client fidèle depuis des années, loue leur efficacité et leur professionnalisme. « Avec eux, tout est garanti et très bien fait. Mes enfants sont en sécurité », témoigne-t-il, reconnaissant. Le combat de nos deux vidangeurs est celui de tous les invisibles qui font tourner la société. Dans l’ombre des fosses septiques, Lassina et Moussa incarnent la dignité du travail, et plaident auprès des autorités pour une meilleure reconnaissance de leur secteur d’activité. En attendant, ils continueront de sillonner les quartiers d’Abidjan, les mains dans la gadoue, mais la tête haute.

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  • Vaccins, formation, et équipements de protection
Dans les méandres insalubres des fosses septiques, où se joue une part essentielle de l'hygiène publique, opèrent les vidangeurs. Ces hommes, dont le labeur reste souvent dans l'ombre, sont confrontés à de multiples risques sanitaires à divers niveaux. Selon le Dr Roger Oulahi, chef du service Hygiène générale et Promotion de la santé à l'Institut national d'hygiène publique (Inhp), ces professionnels sont exposés à des risques biologiques significatifs. Ils peuvent entrer en contact avec des déchets contaminés contenant des agents pathogènes tels que des bactéries, des virus, des champignons et des parasites, ce qui les expose à des maladies infectieuses comme :

l'hépatite A, la fièvre typhoïde, le choléra, les gastro-entérites, le tétanos, l'amibiase,, les infections cutanées...

Le danger ne s'arrête pas là. Sur le plan chimique, les risques sont tout aussi insidieux. Le Dr Oulahi évoque l'inhalation de vapeurs toxiques issues de solvants, de piles ou de pots de peinture jetés sans scrupule. Un cocktail nocif qui s'ajoute aux poussières et aux aérosols polluants avec lesquels ils sont quotidiennement en contact.

Les risques physiques et mécaniques, quant à eux, sont plus directs, mais non moins dangereux. Les blessures dues à des objets tranchants comme le verre ou les pointes sont monnaie courante, tout comme les troubles musculo-squelettiques causés par le port de charges lourdes et les gestes répétitifs inhérents à leur profession.

Ces risques sanitaires nécessitent une attention particulière pour protéger la santé de ces travailleurs essentiels. Et, face à ces périls, la prévention est le seul bouclier efficace. Le Dr Oulahi insiste sur la nécessité de l'Équipement de protection individuelle (Epi), une véritable armure moderne. << Gants, bottes, combinaisons, masques filtrants et lunettes de protection ne sont pas des accessoires, mais des outils de survie >>, prévient-il. Puis d'ajouter que l'armure la plus efficace reste la formation et la vigilance. Une formation en hygiène et sécurité est elle aussi indispensable, complétée par un suivi médical régulier et un carnet de vaccination à jour. Le professionnel de l'Inhp insiste sur la vaccination contre le tétanos, l'hépatite A, l'hépatite B et la typhoïde; des gestes simples qui peuvent sauver des vies.

En dépit de leur rôle crucial, les vidangeurs demeurent une population à risque, confrontée à des défis sanitaires majeurs. Leur protection et leur santé sont un enjeu de santé publique qui nous concerne tous.

F. SYLLA



Le 16/10/25 à 17:14
modifié 17/10/25 à 08:56