Les Best Twins de TikTok : Jackie Flora et Épiphanie Marie-Laure (Jumelles Okou)
Elles portent chacune une robe sirène en bazin bleu ciel, ornée de perles rose bonbon, et arborent une longue chevelure soigneusement lissée. Autour du cou, une chaîne au médaillon en forme de cœur identique, reflets d’un même sourire et du même regard. Après quelques minutes d’observation, Épiphanie est plus enrobée que sa sœur Flora, plus fine. Tout, dans leur allure, témoigne de leur souci d’harmonie et de symétrie : leurs pas, leurs gestes, leur façon de s’exprimer parfois à l’unisson.
Nées le 7 janvier 2001 à l’ex-PMI de Yopougon-Attié (aujourd’hui Hôpital général de Yopougon-Attié), elles sont les troisièmes d'une fratrie de six enfants, dont cinq filles. Leur lien fusionnel trouve certainement leurs racines dans l’histoire familiale : leur mère aussi était jumelle, mais sa sœur n’a pas survécu. Une perte que les jumelles ressentent, et qui leur donne peut-être une conscience encore plus aiguë de leur chance d’être ensemble.
Dès l’enfance, elles vivent une vie en duo, partagée entre leurs jeux, leurs vêtements, et une proximité qu’aucune distance ne parvient à briser. Après un passage dans le quartier Siporex, elles emménagent en 2015 à Yopougon Maroc où elles vivent encore aujourd’hui avec leur famille. Et si elles n’ont jamais vécu ailleurs que pour des vacances, c’est peut-être parce que leur univers ne se trouve pas dans un lieu, mais plutôt dans leur relation l’une à l’autre.
Séparation scolaire : un traumatisme fondateur
C’est à l’Epp Les Abeilles, à Yopougon base Cie, que leur parcours scolaire débute. À l’école primaire, elles ne se contentent pas d’être dans le même établissement : elles sont inséparables, toujours assises ensemble. Mais à l’issue de l’examen d’entrée en 6ᵉ, tout bascule. L’orientation les sépare : Jackie part au collège Aimé Césaire, Épiphanie au collège Ivoire Bley Boniface à Yopougon. Un choc. Les larmes coulent durant une semaine entière. “On pleurait en classe. Les professeurs ne comprenaient pas ce qu'on avait... Mais on était juste séparées pour la première fois.”
Peu à peu, elles apprennent à s’organiser. Celle qui finit les cours en premier court chercher l’autre à la sortie de son établissement. À défaut d’être réunies physiquement, elles construisent une routine pour rester connectées. Parfois, l’une s’asseyait au fond de la classe de l’autre, juste pour, dit-elle, fatiguer les professeurs, sans pour autant chercher à se faire passer pour l’autre. Une chose qu’elles avouent n’avoir pas faite durant leur cursus, et même dans la vie courante.
Après le Bepc, obtenu par Jackie en premier, les tentatives pour décrocher le bac se multiplient : trois échecs successifs, dont deux vécus ensemble. Difficile, décourageant. Elles font une année blanche, puis s’inscrivent en candidates libres en 2022. Cette fois-ci, c’est la bonne : toutes deux décrochent un Bac série D.
Mais les ressources financières familiales ne permettent pas de poursuivre les études. Plutôt que de forcer les choses, elles décident de faire un choix fort : laisser la priorité aux cadets et aider leur père dans sa charcuterie à Yopougon Siporex. Un sacrifice mûri, assumé, et qui montre leur volonté de bâtir un avenir collectif.
C’est leur grande sœur Eva Dominique, déjà active sur les réseaux, qui plante la première graine :“Les jumelles, vous êtes tout le temps ensemble et complices, pourquoi vous ne faites pas des vidéos pour les poster ?”
Au départ, Flora refuse catégoriquement. Réservée, introvertie, elle craint l’exposition. Sa sœur, plus extravertie, insiste pendant un mois, vantant l’idée d’inspirer d'autres jumelles à devenir plus unies. Finalement, elle finit par accepter, et la toute première vidéo, un simple selfie avec une mélodie, est postée, le 25 juin 2021.
Contre toute attente, le succès est immédiat : 1 000 vues dès la première publication. Encouragées, elles enchaînent avec le challenge alors en vogue sur TikTok à cette époque : Qui veut être Roi ? Leur créativité et leur complicité font mouche. Très vite, elles installent leur trépied dans un couloir lumineux de la maison, leur studio attitré. La lumière naturelle, l’ambiance... tout est réuni. Leurs vidéos explosent.
Une complicité virale et une identité affirmée
Sur TikTok, les Best Twins créent une niche unique. Leur objectif n’est pas de faire rire à tout prix ni de suivre la mode à la lettre. Leur mission est claire : montrer l’amour vrai entre sœurs jumelles.
Elles interprètent des chansons d’amour en duo, illustrent des scènes de complicité, partagent leur quotidien. Toujours vêtues de la même manière, jusque dans les moindres détails.
Malgré les critiques du genre : “Pourquoi vous habillez-vous pareil à votre âge ?”,
elles tiennent bon. Et elles inspirent. Certaines jumelles congolaises ou maliennes, vivant en Europe, reprennent leur style.
Il n’y a pas que des critiques négatives qu’elles reçoivent. Non. Le statut de jumelles doublé à celui de Tiktokeuses leur octroie des privilèges : se faire payer le transport ou être servies de façon spéciale dans les restaurants ou les espaces de service public. À ce propos, Jackie raconte l’anecdote du voyage au Mali, durant lequel une hôtesse s’est volontairement désignée pour être à leurs petits soins jusqu’à leur arrivée à destination.
Leur notoriété ne tarde pas à porter ses fruits. Leur premier partenariat : un rôle dans un court-métrage diffusé sur l’application TV d’Orange, pour lequel elles reçoivent 100 000 FCfa.
Elles tournent ensuite un clip avec l’artiste ivoirien Abomé L’Éléphant, puis participent à Miss Twiss 2023 où elles terminent 2ᵉ dauphines. C’est à cette occasion qu’elles créent leur page Facebook “Jumelle Okou - 2ᵉ dauphine Miss Twiss 2023”. Aujourd’hui, elles y comptent plus de 250 000 abonnés.
Elles lancent récemment leur chaîne YouTube, bien que la monétisation ne soit pas encore active, faute de données européennes. Mais cela ne les freine pas.
“Si je devais donner un titre à notre TikTok, ce serait : ‘L’amour vrai entre sœurs jumelles ”, évoque Épiphanie.
Une mission : inspirer, rassembler et construire
Leur succès ne se limite pas à leur image. En 2024, elles créent l’association Les Jumelles battantes pour promouvoir la solidarité entre sœurs jumelles et lutter contre les rivalités. Pour elles, être jumelles est une grâce exceptionnelle, et elles veulent que cette chance soit partagée, valorisée.
Leur vision ? Continuer à créer du contenu, lancer leur propre boutique, développer l’entreprise familiale, et peut-être, plus tard, reprendre les études. Mais pour l’instant, elles profitent de leur fusion. Elles ont en commun les mêmes hobbies, les mêmes préférences pour les couleurs : le bleu roi et le rouge. La seule différence qu’elles ont se situe parfois au niveau des aliments. « Marie n’aime pas trop le chocolat en glace, peut-être en biscuit, elle penche plus pour la fraise. Alors que moi, j’aime le chocolat », explique Flora.
À ceux qui leur demandent si elles partagent un seul petit ami, elles rient à gorge déployée. La réponse est claire : “On ne partage pas nos habits, chacune a ses habits bien qu'ils soient identiques. Donc non, on ne peut pas partager le même homme !”, tranche Épiphanie.
Pourtant, consciente du fait qu’un jour chacune sera amenée à fonder une famille loin de l’autre, elle préfère oublier cette idée et vivre le moment présent à fond :
“Ma sœur et moi, nous formons une seule personne. Quand elle est triste je le suis aussi. Nous sommes prêtes à faire mal à celui qui fait mal à l’autre ”, a déclaré Flora.
La complicité des jumelles Okou, c’est leur force. Elles ne peuvent pas passer une journée l’une sans l’autre. Elles s’appellent des dizaines de fois par jour, partagent tous leurs secrets, même les plus intimes. Leur entourage les respecte, les encourage, et s’adapte : chez les jumelles Okou, un cadeau = deux exemplaires, sinon retour à l’envoyeur !
Danielle Séri