Menaces terroristes : Des réalisations socio-économiques comme moyen de résilience dans le Nord de la Côte d’Ivoire (Dossier)
Absence d’infrastructures socio-économiques de base, manque d’emplois et d’activités génératrices de revenus, insécurité... Les populations du nord de la Côte d’Ivoire vivent des conditions particulièrement difficiles. Une situation aggravée par la situation sécuritaire dans les pays voisins tels que le Burkina Faso et le Mali.
Pour faire face à cette précarité des populations locales, terreau fertile à l’extrémisme violent, les autorités tentent d’apporter des réponses à travers l’amélioration des conditions de vie des communautés rurales et le renforcement de la cohésion sociale. C’est l’approche choisie par le Projet de Cohésion sociale des régions nord du Golfe de Guinée (Coso). Il s’agit d’une initiative financée par la Banque mondiale et mise en œuvre dans quatre pays (la Côte d’Ivoire, le Bénin, le Ghana, le Togo) en vue du renforcement de la résilience socio-économique et climatique des communautés frontalières, exposées aux conflits et aux risques terroristes.
Quatre districts couverts par le projet Coso
En Côte d’Ivoire, le projet couvre quatre districts : Zanzan, Savanes, Denguélé et Woroba, soit au total 10 régions à savoir le Poro, la Bagoué, le Tchologo, le Bounkani, le Gontougo, le Folon, le Béré, le Bafing, le Worodougou et le Kabadougou. Avec un financement global de 87,89 milliards de FCFA en Côte d’Ivoire, le projet prévu sur une durée de 5 ans a démarré en 2022 et doit s’achever en 2027. A mi-parcours, les bénéfices pour les populations sont nombreux.
A la date du 31 décembre 2024, 748 villages ont été pris en compte pour la réalisation des investissements, selon les données communiquées par les responsables du projet. Avec 184 villages concernés par le projet sur les 748, la région du Bounkani est la plus touchée par les actions du projet. Cette région a été victime de plusieurs attentats perpétrés par des groupes armés à Kafolo (juin 2020) et Téhini (juin 2021). La plus récente a eu lieu dans la nuit du 24 au 25 août 2025 à Difita, dans le département de Téhini à deux kilomètres de la frontière avec le Burkina Faso. Cette attaque a fait quatre morts et une personne est portée disparue.
A la date du 30 avril 2025, ces réalisations ont touché 850 localités sur un objectif de 1 252 dans ces dix régions, selon Alfred Batto, coordonnateur adjoint du projet. Cela représente environ 68% des villages. 463 infrastructures ont été achevées, 227 étaient en cours de réalisation et 370 devaient démarrer. Ces actions ont permis d’améliorer les conditions de vie de plus de 436 000 personnes. Au nombre de ces infrastructures, on enregistre des écoles, des centres de santé, des pompes hydrauliques, des marchés, des activités génératrices de revenus.
Grâce à ces réalisations, le problème d’école dans le village de Kohoro est aujourd’hui un vieux souvenir. Le village bénéficie d’un bâtiment de trois classes avec un bureau et un bloc de latrines. Ces infrastructures achevées en 2025 remplacent désormais un hangar de fortune sous lequel un bénévole rassemblait quelques enfants pour leur dispenser des cours. [1] A la grande joie des habitants.
« Avec l’école, on pourra apprendre à dire bonjour en français. Car avant, c’était comme si on était dans les ténèbres », se réjouit le chef Kalarin Palé en mars 2025, dont le village bénéficie également d’une pompe à motricité humaine. Avant d’ajouter : « Avec la mise en service de la pompe pour avoir accès à l’eau potable, c’est comme si on était désormais à Abidjan ».
De nombreuses attentes des populations
C’est une joie et un soulagement pour les populations. Elles espèrent que d’autres réalisations viendront améliorer leurs conditions de vie. Les habitants plaident notamment pour avoir un centre de santé qui leur permettra de se soigner sur place, au lieu d’aller jusqu’au Burkina Faso voisin.
En tout cas, reconnait Estelle Kouassi, cheffe d’antenne du Projet dans le District du Zanzan, les attentes des populations sont énormes : « Au-delà des villages qui ont été ciblés, dans lesquels nous intervenons, nous recevons chaque jour des courriers de localités non identifiées et dont les besoins sont légion. Il y a des communautés qui écrivent et nous supplient pratiquement pour dire qu’elles n’ont même pas une seule pompe pour avoir l’eau potable ».
Autre lieu, même ferveur. A Kourenou, située à 20 km de Doropo (région du Bounkani), des infrastructures éducatives et hydrauliques ont été construites. Plus que des instruments d’amélioration des conditions de vie des habitants, ces infrastructures constituent des facteurs de cohésion et de vivre-ensemble entre les populations autochtones et les non nationaux.
« A mon arrivée, j’ai eu une portion de terre pour faire une plantation. Mon enfant est également scolarisé grâce à l’établissement primaire construit dans la localité. Sans oublier l’eau potable qui est désormais disponible », témoigne, heureux, Issa Diallo, un ressortissant Burkinabé qui a été accueilli dans le village, fuyant la crise sécuritaire dans son pays.
Dans la région du Bounkani, l’accent a été mis sur les infrastructures hydrauliques (57%).
A Minateon, village distant de Bouna de 28 km sur piste et de 7 km du Ghana, dispose désormais d’une pompe à motricité humaine. Mettant ainsi fin au calvaire des femmes, auparavant obligées de se réveiller tôt le matin, pour aller chercher de l’eau loin dans les bas-fonds, où les bœufs s’abreuvent également. Selon le chef du village Dah Movaté, c’est un véritable soulagement, car l’ancienne pompe qui permettait d’avoir de l’eau potable à Minatéon était tombée en panne en 1962 eux ans seulement après sa mise en service.
Dans cette dynamique de renforcement des infrastructures et de la cohésion sociale au sein des populations, un bureau, un préau communautaire et un point d’eau ont également vu le jour au marché à bétail de la ville de Bouna[2] . Le bureau construit leur permet de mener leurs activités commerciales en toute sécurité. C’est désormais le lieu où les transactions commerciales sont faites. Pour structurer leurs activités, un comité de gestion a été mis en place. Celui-ci veillera à l’entretien des différentes infrastructures et au bon fonctionnement du bureau.
Des investissements importants pour renforcer la résilience...
Dans la région du Gontougo, plusieurs infrastructures ont été également réalisées. Il s’agit notamment de pompes hydrauliques, d’écoles et de centres de santé (38%). Ainsi, Soko, un gros village de 6 500 habitants situé à 7 km de Bondoukou et à 5 km de Sampa, première ville du Ghana, bénéficie d’infrastructures importantes.
Plus de 200 millions de FCfa ont été investis dans la construction d’un collège de proximité qui réduit la distance que parcouraient les élèves pour se rendre au lycée ou au collège moderne de Bondoukou. Le marché du village a été rénové pour un coût d’environ 40 millions de FCfa. C’est un espace où les femmes peuvent écouler aisément leurs produits vivriers, améliorant ainsi leurs revenus et leurs conditions de vie.
Duakouamé et Dadiassé-Abrikokro, respectivement à 18 km et à 123 km de Bondoukou, sont deux des nombreuses localités qui sont dotées de structures sanitaires. Un dispensaire rural équipé, un logement d’infirmier, un préau de vaccination, un bloc-latrines ont été construits dans chacun des deux villages. Ces villages se distinguent, par ailleurs, par des actions qui rapprochent davantage les populations.
A Duakouamé (500m du Ghana), un festival est organisé en vue de vulgariser la cohésion sociale. A Dadiassé-Abrikokro, situé à 1 Km du Ghana, une délégation de populations venues du Ghana a effectué le déplacement en mars dernier pour rencontrer leurs voisins ivoiriens. « Nous sommes tous des parents. A preuve, je peux même être chef à Dadiassé-Abrikokro. Ce sont les colons qui nous ont imposé les frontières. D’ailleurs, avant, lorsque les Abron [ethnie de Côte d’Ivoire] n’avaient pas de dispensaires, on partageait le nôtre », explique Nanan Yao Tanoh, chef de Danyame, localité ghanéenne.
Pour le seul District du Zanzan, à ce jour, ce sont près de 4,5 milliards de Fcfa qui ont été investis dans 170 infrastructures au sein de 106 villages dans le Bounkani 3,2 milliards de Fcfa dans 182 ouvrages sur 99 localités du Gontougo. « La région du Bounkani compte plus de 630 villages. Nous en avons parcouru 106. Dans le Gontougo, des infrastructures ont été construites dans 99 villages (...) Dans les villages où nous sommes intervenus, les besoins sont encore énormes », fait remarquer Estelle Kouassi, cheffe d’antenne du projet Coso dans le Zanzan. Notamment en termes d’éducation, de santé, d’accès à l’eau potable, de sécurité...
« Le défi aujourd’hui, c’est comment prendre en compte le maximum de communautés qui ont des besoins primaires, dans le cadre de nos interventions. L’autre défi, c’est la durée du projet qui s’étend sur 5 ans, par conséquent prend fin en 2027 », ajoute-t-elle.
Les difficultés de réalisation du projet et de nombreux défis
Estelle Kouassi, cheffe d’antenne du Zanzan, explique que les difficultés rencontrées sont de tous plusieurs ordres. « Le taux d’alphabétisation est très bas. C’est vrai que le développement est local et nous sommes conscients qu’en général, dans les villages, ce n’est pas toujours facile d’avoir des gens avec un très bon niveau scolaire. Dans la région du Bounkani, la situation n’est pas reluisante. Kohoro par exemple, à la frontière avec le Burkina Faso, ce n’est qu’en 2019 que le village a enregistré son premier diplômé au Bepc », a-t-elle révélé.
Pour cette raison, lorsque les délégations se rendent dans des localités pour les évaluations participatives, elles sont confrontées à la barrière de la langue. Ce qui implique plus d’efforts à fournir afin que les populations comprennent ce qui leur est expliqué. Dans un processus de transfert de compétences, de renforcement de capacités, les amener à comprendre et à suivre relevait d’un casse-tête chinois, selon la cheffe d’antenne. Ce qui impactait négativement la mise en œuvre du projet sur le terrain.
L’autre difficulté, c’est le volet sécuritaire. « Nous intervenons à la frontière. Chaque fois qu’il y a des problèmes sécuritaires dans les pays limitrophes, forcément cela a un incident sur la partie ivoirienne », soutient-elle. Pour y remédier parfois, les équipes étaient dans l’obligation de travailler avec les points focaux sécuritaires qui sont les légions de brigades territoriales et les groupements tactiques qui les accompagnent sur le terrain pour assurer leur sécurité.
En cas de passations de marchés pour la réalisation des infrastructures, les dispositions sécuritaires étaient les mêmes. Les agents des entreprises retenues doivent se rendre sur le terrain. Il faut donc les mettre en contact avec les forces de l’ordre, toute la durée de la réalisation des infrastructures.
Au-delà des villages qui ont été ciblés, dans lesquels les équipes sont intervenues, La cheffe a dit recevoir chaque jour des courriers de localités non identifiées et dont les besoins sont légion. Les communautés écrivent, suppliant pratiquement pour ne serait-ce qu’avoir une seule pompe pour avoir l’eau potable.
« C’est un vrai problème. Le défi aujourd’hui, reste de prendre en compte le maximum de communautés qui ont des besoins primaires », mentionne Estelle Kouassi. Alors que le projet qui s’étend sur 5 ans, doit prendre fin en 2027. Certains villages qui n’ont jamais reçu les agents se demandent que faire dans ces conditions.
ENVOYÉ SPÉCIAL DANS LE DISTRICT DU ZANZAN