Danielle Adjafi, présidente du Ccm-CI : « Les décès liés au Sida ont baissé de 71% depuis 2010 » (Interview)

La présidente du Ccm-CI, Danielle Adjafi. (Ph: Dr)
La présidente du Ccm-CI, Danielle Adjafi. (Ph: Dr)
La présidente du Ccm-CI, Danielle Adjafi. (Ph: Dr)

Danielle Adjafi, présidente du Ccm-CI : « Les décès liés au Sida ont baissé de 71% depuis 2010 » (Interview)

Le 19/09/25 à 10:53
modifié 19/09/25 à 11:10
L'annonce d'un possible gel de l'aide américaine, en début d'année, a secoué le monde de la santé publique. Au cœur de cette incertitude, le Fonds mondial, partenaire essentiel de la Côte d'Ivoire depuis plus de deux décennies, se trouve à un carrefour. Nous avons rencontré la présidente de l'instance de Coordination nationale des subventions, le Ccm-CI. Elle dresse un bilan des progrès accomplis, évoque les défis persistants et détaille les stratégies mises en place pour assurer la pérennité de la riposte contre le Vih/Sida, la tuberculose et le paludisme.
Depuis 2002, la Côte d’Ivoire bénéficie des financements du Fonds mondial pour combattre le Vih/sida, la tuberculose et le paludisme. Après plus de 20 ans de partenariat, quel est le bilan de cet appui ?

Il faut d’abord souligner que le Fonds mondial est né d’une initiative africaine, en l’occurrence un sommet des Chefs d’État, en 2001, à Abuja. Cette institution est devenue un partenaire essentiel, finançant des projets vitaux et des organisations de la société civile. Pour garantir une bonne utilisation des financements, le Fonds mondial a exigé la création de comités nationaux de coordination dans chaque pays. C’est ainsi qu’a vu le jour le Ccm-CI, une structure multisectorielle qui est en quelque sorte la porte d’entrée du Fonds mondial en Côte d’Ivoire. Ainsi, grâce aux actions concertées du Ccm-CI et d’autres partenaires nationaux, notre pays a pu bénéficier d’un financement substantiel pour des initiatives cruciales. Notamment la distribution gratuite de moustiquaires imprégnées, le dépistage gratuit du paludisme, l’acquisition d’antirétroviraux et de médicaments antituberculeux. Je souligne que plus de 700 milliards de Fcfa ont été mobilisés. Ce qui a permis d’obtenir des résultats significatifs. Le bilan est donc sans conteste encourageant. Le soutien du Fonds mondial, en synergie avec d’autres partenaires comme le Pepfar ou Expertise France, a contribué à une réduction notable de la prévalence, de l’incidence et de la morbidité de ces trois maladies.

Au-delà des chiffres, quelles sont les lacunes que la Côte d’Ivoire n’a pas encore réussi à combler ?

Les défis restent nombreux, je dois l’avouer. Nous devons maîtriser les nouvelles infections au Vih, surtout chez les adolescents et les jeunes de 10 à 35 ans. La prise en charge du Sida pédiatrique est un défi majeur que le gouvernement a pris à bras-le-corps. Nous devons aussi améliorer l’utilisation effective des moustiquaires par la population et la sensibilisation à la gestion de l’environnement propice au développement des larves de moustiques. La déclaration des nouveaux cas de tuberculose et la maîtrise des décès liés à cette maladie sont d’autres points d’attention, tout comme l’amélioration de la qualité et l’utilisation des données sanitaires pour une prise de décision éclairée.

Pour la période 2024-2026, la Côte d’Ivoire a obtenu un financement de plus de 151 milliards de Fcfa. Au-delà des déclarations, comment assurez-vous la mise en œuvre transparente et efficace de ces fonds ?

La transparence et l’efficacité sont au cœur de notre action. Notre comité stratégique de suivi est composé d’experts qui effectuent des visites régulières et des revues de données pour suivre les progrès et l’absorption des fonds. Nous impliquons toutes les parties prenantes, y compris le bureau du Premier ministre et l’Oms, dans ces revues. En cas d’alerte, une réunion extraordinaire de l’assemblée générale est convoquée pour trouver des solutions. De plus, l’équipe locale du Fonds mondial effectue des visites trimestrielles pour discuter des défis potentiels. Ce système de suivi est extrêmement strict et nous permet de réagir rapidement en cas de problème.

Les experts s’inquiètent d’une résurgence des cas de Vih. Quelle est la prévalence réelle en Côte d’Ivoire et quelles sont les principales raisons ? Les progrès sont-ils en train de s’éroder ?

Les statistiques récentes montrent une tendance inverse : la prévalence du Vih ne cesse de diminuer. Elle a été réduite de 1,82% en 2023 à 1,68% fin 2024. Depuis 2010, le nombre de décès liés au Sida a baissé de 71%. Les progrès ne s’érodent pas. Cependant, il serait inapproprié de parler « d’inquiétude ». Il s’agit plutôt d’une vigilance de surveillance renforcée pour préserver les progrès réalisés. Notre principal défi est la concentration des nouvelles infections chez les adolescents et les jeunes et la persistance du Sida pédiatrique.

Qu’en est-il de la tuberculose et du paludisme ? Avez-vous les derniers chiffres ? Quel est l’état des lieux de ces pathologies en Côte d’Ivoire ?

Les données récentes sont également encourageantes. Pour la tuberculose, le taux de succès thérapeutique est passé de 79% en 2015 à 88% en 2024. Pour le paludisme, le nombre de cas avérés a baissé entre 2022 et 2023, avec un taux de couverture nationale en moustiquaires imprégnées de 96%.

Au-delà des statistiques, comment le Ccm-CI fait-il face à des problématiques comme la résistance aux traitements et la distribution des médicaments essentiels, surtout dans les zones reculées ?

Le Ccm-CI est une entité de coordination. Pour ces enjeux spécifiques, nous travaillons avec le ministère de la Santé. Il est important de noter qu’il n’y a pas de preuve scientifique officielle de résistance aux traitements du paludisme en Côte d’Ivoire. Pour la tuberculose, l’incidence de la résistance aux médicaments a diminué de moitié, de 4,7% en 2010 à 2,4% en 2023. Le Ccm-CI s’assure que les demandes de financement intègrent les actions de recherche et de suivi de la résistance. Concernant la distribution dans les zones éloignées, le Fonds mondial soutient activement le ministère de la Santé dans les diverses stratégies mises en place.

L’annonce d’un éventuel gel de l’aide américaine, en janvier 2025, a fait l’effet d’une onde de choc. Dans quelle mesure cette décision impacte-t-elle le Ccm-CI ?

Cette actualité politique pourrait, en effet, influencer la prochaine reconstitution du Fonds mondial. Il est clair que nos pays doivent repenser leur approche et concevoir des stratégies de pérennité pour le financement de nos programmes de santé. Sous l’impulsion du Président Ouattara, le ministère de la Santé a déjà pris des initiatives dans ce sens. Le Ccm-CI a initié une réorganisation de ses financements, hiérarchisant les plans opérationnels pour se concentrer sur les actions à fort impact pour les communautés. Notre rôle reste d’assurer le suivi des programmes pour la population ivoirienne.

Face à ce risque financier, quelles stratégies de diversification et de résilience avez-vous mis en place pour garantir la continuité de vos programmes ?

Pour assurer la continuité et la pérennité des programmes nationaux, nous avons créé la Plateforme nationale de coordination des financements de la santé qui regroupe toutes les parties prenantes. De plus, nous avons élaboré un plan de viabilité des politiques de cofinancement et de transition dans le secteur de la santé qui couvre six programmes clés. Le cofinancement fait partie de notre stratégie et nous avons initié un processus pour nous ancrer au sein d’une structure étatique afin d’en assurer la résilience.

Pensez-vous que le modèle de financement actuel est viable et comment envisagez-vous l’autonomie future de la Côte d’Ivoire dans la lutte contre ces maladies ?

Le modèle actuel est viable, mais nous devons nous préparer aux chocs externes. C’est pourquoi le Ccm-CI a initié un processus pour établir une base institutionnelle qui nous donnera plus de poids et de latitude pour attirer des financements nationaux et internationaux. Nous œuvrons pour que chaque Ivoirien ait accès à des soins de santé de qualité, à proximité de chez lui. Le renforcement du système de santé est essentiel.

Comment le Ccm-CI s’engage-t-il à améliorer durablement les infrastructures de santé et les compétences du personnel soignant ?

En tant qu’instance de coordination, le Ccm-CI n’est pas directement impliqué dans la gestion des infrastructures. Cependant, notre rôle est d’insister par un plaidoyer continu, pour que ces questions cruciales soient intégrées dans les programmes gouvernementaux.

Si vous deviez retenir une réalisation dont vous êtes fière, laquelle choisirez-vous ?

Je voudrais relever que tout ce que le Ccm-CI a accompli est le résultat d’un effort collectif et de l’engagement du gouvernement à nos côtés. Mais si je devais en choisir une, je dirais que c’est notre capacité à unifier nos efforts pour que chaque Ivoirien ait accès à un centre médical efficace. C’est cela notre objectif ultime. Je saisis donc l’opportunité que vous m’offrez pour féliciter mon équipe qui, malgré des ressources limitées, travaille sans relâche. Notre devise est « Ensemble, sauvons des vies » et c’est dans cette perspective que nous agissons au quotidien.

Interview réalisée par


Le 19/09/25 à 10:53
modifié 19/09/25 à 11:10