Yasmina Ouégnin (Pdci-Rda): « C’est rarement que la haute direction se réfère à la base » (Interview)

Yasmine Ouégnin, députée du Pdci-Rda. (Ph: Didier ASSOUMOU)
Yasmine Ouégnin, députée du Pdci-Rda. (Ph: Didier ASSOUMOU)
Yasmine Ouégnin, députée du Pdci-Rda. (Ph: Didier ASSOUMOU)

Yasmina Ouégnin (Pdci-Rda): « C’est rarement que la haute direction se réfère à la base » (Interview)

Le 08/09/25 à 12:28
modifié 08/09/25 à 13:25
Elle est connue pour sa liberté d'expression. Connue aussi pour avoir essuyé des sanctions au sein de son parti, le Pdci-Rda. Yasmine Ouégnin rompt un silence observé depuis longtemps.
Comment appréciez-vous votre évolution politique et votre rôle actuel au sein du Pdci-Rda, votre parti que vous n’hésitez pas à critiquer, souvent de façon véhémente ?

Mon expérience politique m’a permis de mesurer la difficulté de vouloir concilier l’intérêt du peuple et les calculs d’intérêts partisans. Lorsqu’il m’est arrivé, plusieurs fois d’ailleurs, de privilégier le bien du plus grand nombre, j’ai dû certes en payer le prix cher, mais je ne le regrette pas. Dieu merci, je conserve encore et toujours cette logique critique, même si ça ne plaît pas à certains qui entendent faire du Pdci-Rda une parcelle de leur domaine privé.

Vous avez été plusieurs fois sanctionnée par la Direction. Comment avez-vous vécu ces moments, en ayant à l’esprit le fait que de nombreux militants partageaient vos opinions ?

Dès lors que mes idées et mes actions s’alignent sur les aspirations de la majorité silencieuse, je ne fais pas attention aux sanctions qui, en réalité, émanent des cercles d’intérêts particuliers au sein du Pdci-Rda.

Le Pdci-Rda traverse aujourd’hui une crise profonde. Comment en est-on arrivé là ? Quelles sont les causes profondes ?

Il n’y a rien de plus déplorable que d’assister à ces palabres fratricides inutiles, surtout en cette année électorale. Ces différends sont dus aux interprétations à géométrie variable de nos textes. Le décès brutal du Président Bédié a, également, à mon sens, déchainé les passions et libéré les ambitions trop longtemps contenues. L’unité et la cohésion de notre famille politique sont des éléments incontournables pour la reconquête du pouvoir. Ce n’est pas une exigence nouvelle, puisque nos échecs répétés prennent, hélas, leur source dans ces combats d’arrière-garde. Dans notre marche vers la reconquête du pouvoir d’État, la consultation des organes statuaires de notre parti (par exemple, le Bureau Politique) doit être permanente, afin de permettre une plus grande adhésion de la base. Nos objectifs communs, en raison de notre vision actuelle, exigent une meilleure implication de toutes les instances.

Que pensez-vous des dynamiques actuelles qui, finalement, vous donnent raison, par rapport à vos décisions précédentes ?

À regarder de près, l’échiquier politique, tel qu’il se présente actuellement donne pleinement raison à ceux et celles qui, comme moi, n’attendaient rien de l’Appel de Daoukro en 2014 et de la réforme constitutionnelle de 2016. Car la confiance n’était pas de mise. A preuve, dès 2018 ces arrangements ont volé en éclats. Vous comprenez aujourd’hui, pourquoi j’avais vite fait de rejeter en bloc ces choix stratégiques discutables de notre parti. Ces 25 dernières années, certaines pratiques se sont présentées comme de véritables obstacles qui ne prennent pas en compte les opinions et approches alternatives, en termes de stratégies. Rarement, la haute direction a eu à se référer principalement à la base. Évidemment, cela a montré ses limites. Or comme le disait si bien Einstein, la folie c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent.

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Après le Rhdp, votre parti a scellé des alliances, notamment avec le Ppa-CI. Que pensez-vous du jeu de ces nouvelles alliances, peuvent-elles influencer l’évolution de la vie politique actuelle ?

Il faut faire la distinction entre les actions menées dans le cadre de la Coalition pour une alternance pacifique et les manœuvres concertées entre Front commun avec le Ppa-CI. Dans le premier cas, il s’agit d’une préoccupation de forme : offrir un cadre démocratique et transparent pour des élections régulières ; dans le second, nous sommes dans une dynamique d’actions communes sur des questions de fonds (scrutin inclusive, opposition à un 4e mandat...) Face à un régime qui s’accroche au pouvoir, on ne peut qu’approuver ces démarches collectives menées en synergie avec le Pdci-Rda. Cependant, l’impact de ces initiatives sur le cours de l’histoire de notre pays sera fonction du degré de bonne foi et de confiance, des différentes parties. La haute direction doit tirer les leçons de l’expérience passée avec le Rhdp.

Plusieurs figures de l’opposition, dont Tidjane Thiam, président du Pdci-Rda, s’insurgent contre leur radiation de la liste électorale, alors qu’il s’agit de décisions juridiques ou administratives. Ne doivent-ils pas se plier aux exigences de ces décisions ?

Visiblement, l’équité n’est pas une valeur cardinale de ce processus électoral, et la transparence reste pour le moment à rechercher dans une Cei qui, manifestement, est aux ordres du pouvoir. C’est pourquoi de nombreuses voix s’élèvent pour exprimer notre manque de démocratie ; notre incapacité à passer le test de maturité qui est l’organisation d’élections transparentes, équitables et régulières. Pourtant nous savons tous que c’est la crédibilité découlant de ces trois variables qui peut éviter de potentiels affrontements.

C’est l’opposition qui, à l’époque, avait demandé la création d’une Commission électorale indépendante (Cei) telle qu’elle se présente aujourd’hui. Mais force est de constater que cette même opposition l’accuse d’impartialité. Ne trouvez-vous pas que cela parait paradoxal ?

Les réformes de la Cei sont nécessaires. En 2014, certains députés (y compris moi-même) avaient déposé une plainte contre la Cei devant le Conseil constitutionnel présidé par feu Francis Wodié. À cette époque, nous avions estimé déjà que les textes régissant cette institution créeraient une inégalité entre les candidats et une partialité au bénéfice du pouvoir. J’avais été déboutée et vouée aux gémonies. Je me réjouie donc que nous soyons maintenant sur la même longueur d’onde. Mais, au-delà des réformes structurelles, le plus important demeure la bonne foi et la confiance réciproques... Tant que les membres de la Cei recevront des injonctions du pouvoir, cette commission ne sera pas indépendante. De ce fait, elle perdra toute crédibilité. Pourtant, des modèles de commissions impartiales sont légion : Sénégal, Liberia, Ghana...

Il y a d’autres préoccupations que pose l’opposition, dont la révision et l’audit du fichier électoral. Et pourtant, l’on est à moins de deux mois du scrutin présidentiel... Est-ce possible ?

Nous devons nous accorder sur l’essentiel : le collège électoral doit refléter l’opinion nationale. Dès lors qu’une partie estime que le listing électoral n’est pas propre, le doute demeure sur sa validité. La qualité d’électeur est un droit dont ne saurait bénéficier le premier venu. Aussi importe-t-il de prendre toutes les dispositions nécessaires à une grande majorité d’Ivoiriens et d’Ivoiriennes de se prononcer sur les choix à opérer dans les mandats du personnel politique, pour le présent et l’avenir de notre nation.

Au cours des années passées, le gouvernement a mis un point d’honneur à mener des discussions politiques inclusives. Aujourd’hui encore, l’opposition revient sur cette préoccupation. N’avez-vous pas le sentiment qu’on fait du réchauffé ?

Il est bien dommage d’avoir continuellement recours à la communauté internationale. C’est certainement la preuve que nous ne sommes pas encore à un niveau de maturité démocratique. Notre salut ne viendra pas de l’extérieur. Cela dit, il n’est pas encore tard pour nous ressaisir en empruntant le chemin de la sagesse qui voudrait que nous ayons des organes et des procédures électorales aux normes. Aujourd’hui encore, les principales figures de l’opposition ivoirienne sont empêchées d’offrir une alternative crédible aux citoyens. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, je voudrais, comme bien d’autres l’ont fait, lancer un message fort pour un sursaut national. Cela, afin de préserver la paix sociale et la stabilité de notre pays. Il faut impérativement ouvrir le scrutin et l’encadrer avec une commission authentiquement indépendante et crédible.

La tension monte. L’opposition est dans la rue. Quelles mesures concrètes devrait-on prendre pour maintenir la paix, protéger les libertés fondamentales et éviter que le scrutin d’octobre ne soit source de division ?

Face à l’atmosphère qui prévaut, en cette année électorale, c’est l’occasion pour moi de réitérer mon appel au peuple de Côte d’Ivoire lancé le 7 août dernier : exhorter mes concitoyens à renouer avec l’esprit de dialogue, de tolérance et de respect mutuel qui fondent le ciment de notre unité nationale. Il est important de préparer les élections dans la sérénité et le strict respect des institutions et des règles démocratiques. Cela, afin de garantir la stabilité, socle d’un avenir radieux de la Côte d’Ivoire.

Dans la foulée de la présidentielle, la Cei a annoncé la date des prochaines élections législatives. Êtes-vous prête à affronter les électeurs de Cocody ?

On savait plus ou moins que la convocation du collège électoral, pour les législatives, se ferait dans la foulée de l’élection présidentielle. Cela se murmurait depuis plusieurs mois. Est-ce pour autant pertinent d’organiser ce scrutin en cette période de fin d’année, avec une liste électorale toujours contestée, un découpage électoral arbitraire, une Cei encore à la recherche de son indépendance ? Telles sont les questions que je me pose. En ce qui concerne une éventuelle candidature aux prochaines législatives, comme d’habitude, j’aviserai, après une saine appréciation du contexte. Bien évidemment, après avoir mené des discussions avec certains partenaires politiques et les militants de base.

En tant que leader politique, envisagez-vous d’être candidate à une future élection présidentielle ?

Pour une éventuelle candidature à une future présidentielle, je voudrais rappeler que servir mon pays reste avant tout un sacerdoce qui ne s’exécute pas forcément et exclusivement au titre d’un mandat électif, fût-ce à la magistrature suprême. On peut et doit être utile à la nation, en tout lieu et en toute occasion, quelles que soient les responsabilités que nous assumons. Pour ma part, je tire une grande satisfaction à œuvrer au bien-être de nos braves populations, chaque fois que ce devoir m’appelle.

Réalisée par DIDIER ASSOUMOU



Le 08/09/25 à 12:28
modifié 08/09/25 à 13:25