Transport en commun à Abidjan : Les Badjans, ces véhicules de 50 ans qui tiennent encore la route

Au quartier ‘’Garage du centre’’ de la commune d’Attécoubé, des « Badjans » attendent de faire le plein de passagers. (DR)
Au quartier ‘’Garage du centre’’ de la commune d’Attécoubé, des « Badjans » attendent de faire le plein de passagers. (DR)
Au quartier ‘’Garage du centre’’ de la commune d’Attécoubé, des « Badjans » attendent de faire le plein de passagers. (DR)

Transport en commun à Abidjan : Les Badjans, ces véhicules de 50 ans qui tiennent encore la route

Le 23/03/20 à 14:23
modifié 23/03/20 à 14:23
Les Badjans, ces vieux minicars de transport de 22 places fabriqués en France en 1965, continuent d’arpenter les routes de certains quartiers d’Abidjan. Le voyage dans ces véhicules d’une cinquantaine d’années, est diversement apprécié par les usagers.
Il est 07 heures du matin, ce samedi 31 janvier 2020, au quartier ‘’Garage du centre’’ de la commune d’Attécoubé. Le temps est clément en ce début de journée, la gare fourmille déjà de monde. Transporteurs, pousse-pousse, commerçants, mendiants et débrouillards de tout acabit, s’affairent sur les lieux. Chauffeurs, apprentis-chauffeurs, rabatteurs, hèlent à tue-tête les clients tout comme la multitude de petits vendeurs, dans un indescriptible brouhaha.

C’est dans ce terrible décor que sont stationnés une quarantaine de « Badjans » qui attendent de faire le plein de passagers pour se lancer brinquebalant sur les routes menant à leurs différentes destinations. De couleur beige pour la plupart, ces automobiles en circulation depuis les années 1970 pour certains et 1980 pour d’autres, affichent à leur devanture des portraits de célébrités comme DJ Arafat une star du coupé-décalé récemment décédé, ou des phrases qui expriment les vœux ou l’état d’âme du conducteur : « demain, c’est un autre jour », « bonne chance », « victoire ». De la mosquée d’Adjamé où était installée leur gare, ils ont été délogés par la mairie d’Adjamé. Le site d’Attécoubé est leur point de chute. Pour nombre d’Abidjanais, commerçants, élèves, fonctionnaires, c’est le moyen de transport le moins cher pour se rendre à leurs différentes destinations, notamment Abobo-doumé, Locodjro, Anono, Akouédo-Village. Tous ces quartiers étaient des villages ébriés qui sont aujourd’hui happés par le développement tentaculaire de la capitale ivoirienne. Ils servent de cité-dortoir pour de nombreux travailleurs.

Dans le désordre apparent de cette gare des badjans, il règne tout de même une certaine discipline à laquelle les chauffeurs se soumettent, au risque de se voir priver de chargement. En effet, ils sont obligés d’attendre leur tour d’embarquement grâce à l’attribution d’un numéro, pour faire monter les passagers. Diabaté N’Golo, chauffeur, la quarantaine, 20 ans d’expérience dans la conduite, attend patiemment son tour au volant. Sourire aux lèvres, il nous accueille, tout en essuyant de l’indexe, la sueur qui perlait sur son front. Un coup d’œil à l’intérieur, ne laisse place au doute sur l’âge avancé de sa 22 places : levier de vitesse au volant, sièges vétustes, quatre petites fenêtres qui laissent peu d’air circuler dans ce four roulant. L’extérieur n’est pas plus rassurant : pare-chocs dévorés par la rouille, des essuies glaces usés qui servent visiblement d’objets de décoration sur un pare-brise à la visibilité douteuse. Comme si cela ne suffisait pas pour mettre en danger la vie des passagers, le vieux badjan est borgne. Il ne roule qu’avec un seul phare, dont l’éclairage est sujet à caution.

Diabaté N’Golo se dit fier d’avoir choisi ce métier, sa seule source de revenus. Tout en se gardant de dévoiler son gain mensuel, il reconnaît qu’il arrive à nourrir sa famille et à s’occuper de ses parents. Il vante la solidité de ces véhicules qui défient le temps. Celui que son patron lui a confié, est en circulation depuis 1977. Il avoue toutefois que 43 ans après, sa veille caisse ne pète pas la forme. Elle est confrontée à des ennuis mécaniques récurrents, surtout de freinage. En effet retrouver des pièces de rechange de ces vieux Renault Saviem, 55 ans après leur sortie d’usine, n’est pas chose aisée. Il faut faire le tour des différentes casses, où gisent une multitude de véhicules en fin de vie. Dans ces ‘’cimetières’’ des automobiles, il faut se rendre au carré des badjans pour dénicher, avec un peu de chance, ces pièces rares, mais comment ? En utilisant des méthodes bien connues à la Casse ; dépiécer des véhicules pour servir les demandeurs de pièces.

En effet, les pièces sont prélevées sur les badjans qui ont rendu l’âme, pour dépanner ceux qui continuent la course. Soumet-il son véhicule à la visite technique ? A-t-il la carte de transport ? la carte grise ? l’assurance ? Le chauffeur s’empresse d’exhiber les papiers qui l’attestent.

Au quartier ‘’Garage du centre’’ de la commune d’Attécoubé, des « Badjans » attendent de faire le plein de passagers. (DR)



A l’inverse du véhicule de Diabaté N’Golo, celui que conduit Ouattara Daouda, plus de la trentaine a mieux résisté à l’usure du temps. Depuis 4 ans, il est propriétaire d'un Badjan retapé avec une peinture encore brillante. « J’étais employé. Mais après des économies, j’ai pu m'acheter un Badjan à 4 millions de Fcfa, c’est une voiture durable. Le prix est abordable par rapport aux Gbakas, les massas, France Aurevoir qui coutent plus de 8 millions. C’est une activité qui était très rentable, mais qui l’est moins depuis que nous avons été délogés de l’ancienne gare. Actuellement je fais au plus 8 voyages dans la journée contre une dizaine auparavant ».

Avis partagé par Alomedo Kossi, chauffeur, âgé de 36 ans de Badjan de la ligne Adjamé-Marché Gouro-Anono. Fils d’un transporteur qui a débuté l’activité depuis 1980, il a hérité du Badjan depuis plus de 10 ans. Il soutient que les affaires ne marchent plus depuis l'avènement des Massa, ces fourgons rapides de transport. « Les recettes ont chuté. En 2002, nous faisions plus de 10 voyages par jour, pour un tarif de 125 Fcfa qui est passé à 200 Fcfa. Nous sommes aujourd’hui réduits à 6 voyages. A l’époque, nous chargions à Anono dès 5 heures du matin. A la fin de la journée, nous comptabilisions la somme de 40 000 Fcfa. Aujourd’hui, nous nous contentons de 15000 FCfa au terme de la journée, presque le tiers des recettes des années fastes », raconte avec un brin de nostalgie ce conducteur.


La présence des jeunes chauffeurs inquiète les clients.

A la gare routière du centre d’Attécoubé, la plupart des conducteurs sont jeunes, la trentaine tout au plus. Une jeunesse qui n’inspire pas confiance à certains passagers qui estiment qu’ils ne sont pas expérimentés. « Ce sont de vieux engins qui tombent fréquemment en panne. Il faut avoir la maitrise du véhicule, ce qui n’est pas souvent le cas de certains jeunes chauffeurs qui ne respectent pas les passagers et n’ont jamais appris à conduire ces véhicules. En plus, il y en a qui prennent de la drogue pour tenir la longue journée. Conséquence : nos vies sont en danger », déplore Kouadio Raïssa, vendeuse de poisson au marché d’Abobo-doumé, une habituée de ces véhicules. « Certains sont conducteurs par manque d’emploi, ou parce qu’ils sont héritiers d’un parent propriétaire de véhicules», renchérit Digbeu Franck, enseignant.

Diabaté Yaya, chef de gare, partage les inquiétudes des passagers. Il reconnaît en effet l’irruption de ces jeunes loups, au volant de ces vieux badjans. Il rassure que ces chauffeurs indélicats tout comme leurs apprentis, font l’objet de sanctions de la part des responsables de la corporation. « Les apprentis assistent les chauffeurs. Certains sont des enfants de la rue. Nous les formons au métier. En deux semaines, ils doivent mémoriser les multiples arrêts, maîtriser l’encaissement et surtout savoir s’adresser aux clients. Nous avons été interpellés par des clients sur le comportement de ces apprentis dont certains prennent effectivement des substances interdites. » Il affirme que des sanctions d’arrêt de travail ont été prises contre certains d’entre eux.


Des véhicules constamment en panne

A Abidjan, il existe trois gares de Badjan: Attécoubé, (ligne Abobo-doumé-Adjamé,) Adjamé-Marché Gouro (ligne Adjamé-Anono, Adjamé-Akouédo). Dansces trois gares visitées, des mécaniciens sont à la tâche 24 h/24 au chevet de ces vieux véhicules. Soro Adama, le premier rencontré à la gare d’Anono, revendique 15 ans de métier. Dans sa tenue noircie d’huile de vidange, tournevis en main, il s’apprête à dépanner un Badjan qui vient de tomber en panne. Il fait savoir que les maux les plus récurrents dont souffrent ces engins éprouvés par l’âge, sont entre autres, le dysfonctionnement des boites de vitesse, les pannes de moteur, les crevaisons de pneus souvent trop usés. « C’est difficile de retrouver les pièces de rechange, nous faisons de l’adaptation avec des pièces récupérées sur des camions de marque japonaise. Pour les freins, on ne trouve presque plus les pièces d'origine ».

Pour ce ‘’docteur’’ des badjans, ce manque de pièces de rechange expose les passagers qui empruntent ces véhicules à de réels dangers. Camara Ladji confirme ces craintes : « Il n’y a jamais eu de semaine sans que nous n'enregistrions de pannes sur ces voitures qui prennent la route de très bonne heure. » Soro Adama, l’un des nombreux mécanos installés dans cette gare soutient que leur présence est salutaire pour ces véhicules hors d’âge et pour leurs conducteurs qui peuvent les remettre en état en un laps de temps.


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Le chargement de marchandises sur les Badjan, une activité rentable

Dans les différentes gares visitées, le chargement de bagages sur le toit de ces véhicules est un spectacle impressionnant. C’est le gagne-pain quotidien de plus d’une cinquantaine de jeunes. Nombre d’entre eux qui étaient auparavant agresseurs, pic-pockets ou autres délinquants, ont désormais décidé d’utiliser la force de leurs biceps à des fins plus nobles. Ce petit métier qu'ils exercent avec enthousiasme leur permet, en effet, de subvenir à leurs besoins et aider leurs parents. C’est le cas de D. Mamadi. Illettré, il est chargeur de bagages à la gare de Badjanà Akouédo d’Adjamé depuis plus de 5 ans. Casquette vissée sur la tête, son tricot peine à contenir son corps d’haltérophile.

De nombreux jeunes, auparavant agresseurs, pic-pockets exercent ce métier avec enthousiasme. (DR)



Sans répit et avec une dextérité dont lui seul a le secret, ce solide gaillard soulève les uns après les autres, les nombreux sacs de vivriers des vendeuses venues s’approvisionner au marché gouro. « Je charge les sacs de bananes, d’oranges et d’oignons à 200 FCfa. Les matelas à 500 FCfa. Cette activité me permet de nourrir ma famille. En accord avec le chauffeur, je reçois 200 FCfa, sur chaque chargement. Par jour, je peux gagner 6000 FCfa », confie Mamadi. Il exhorte ses camarades sans emploi à suivre son exemple pour gagner honnêtement leur vie. Quant au chef de gare de Badjan d’Akouédo, il se dit heureux et fier d’avoir aidé des jeunes comme lui à s’installer dans la gare en y pratiquant ces petits métiers. « C’est plus d’une centaine de petites activités que nous fournissons aux jeunes. Parmi eux, il y a des chargeurs, des vendeurs de billets. Ils ont préféré venir se débrouiller à la gare au lieu de voler. »

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Prisé par les usagers

On retrouve toutes les catégories sociales dans les badjans : fonctionnaires, commerçants, élèves. En dépit du mauvais état général de ces véhicules, ils demeurent des moyens de transport très avantageux pour de nombreux Abidjanais. François Kouamé, infirmier de son état en témoigne : « J’emprunte ces véhicules, tous les matins à 7h au marché d’Anono pour me rendre facilement à la clinique où je travaille à Adjamé. En plus, le tarif est très abordable ». Serge Kouladé, agent dans un ministère de la place, habitant à Akouédo village, ne dit pas le contraire. « C’est moins coûteux et cela nous permet de faire des économies. Le coût de la vie est cher. Avec ces véhicules, il est plus facile pour moi de rallier le Plateau ». Mais s’il y a une frange des citoyens qui sont des inconditionnels de ces véhicules, ce sont les commerçantes.

Ces vieux véhicules demeurent des moyens de transport très avantageux pour de nombreux Abidjanais. (DR)



En provenance des villages d’Anono (Riveria), d’Akouédo, elles utilisent ce mode de transport pour aller s’approvisionner au marché de vivriers d’Adjamé : « Je suis vendeuse au marché d’Anono ; j’emprunte les Badjans dès 5h du matin pour aller acheter des marchandises et les revendre au marché d’Akouédo village. » Pour cette commerçante, les badjans ont un double avantage : ils sont moins chers et réguliers. Les élèves des établissements scolaires d’Attécoubé, d’Abobo-doumé, de Locodjro et de Mossikro sont aussi de fidèles clients de ces 22 places, confie Diabaté N’Golo, chauffeur de Badjan à Attécoubé.

Le 23/03/20 à 14:23
modifié 23/03/20 à 14:23

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