Mise à jour le Lundi, 30 Janvier 2012 11:43 Écrit par Jean-Antoine Zinsou Lundi, 30 Janvier 2012 11:39
J’ai lu avec une grande tristesse certains articles commentant la rentrée politique du FPI à Yopougon. Cette tristesse se nourrissait de deux constats. Le premier étant le niveau d’intolérance auquel peut conduire l’endoctrinement des masses. Le deuxième étant l’immaturité de certains médias face à des évènements qui n’appellent rien d’autre qu’une juste condamnation.
On me reproche souvent mon jugement quasi sans appel de la classe politique ivoirienne dont je déplore la grande immaturité. De tels évènements ne sont pas faits pour en atténuer la sévérité. Lorsque des individus trouvent normal et affichent une certaine délectation à jeter des pierres à des personnes dont le seul crime est d’avoir voulu se rassembler, on ne peut rester indifférent. Ce, d’autant plus que ce rassemblement devait se tenir en grande partie pour permettre aux militants de LMP d’exorciser leur peur et de tourner la page de leur défaite politique. Soit ces jeteurs de pierres sont convaincus de bien agir et là, on peut pointer un doigt accusateur vers ceux qui les ont conditionnés pour penser ainsi, soit ces personnes trouvent amusant le fait de blesser, voire même de tuer d’autres êtres humains dont le seul crime aura été d’afficher leur différence, et là, on peut déplorer l’absence d’un leadership de nature à canaliser ces bas instincts. D’un côté, nous sommes renvoyés aux effets pervers de la manipulation des opinions par des leaders immatures qui instillent dans le mental de leurs supporters, la haine de l’autre et le principe de résolution des différents par la force. De l’autre, nous sommes confrontés à la légèreté de leaders politiques qui ne prennent pas la pleine mesure de leur responsabilité d’encadreurs, incapables qu’ils sont d’inculquer à leurs ouailles qui dérapent, les valeurs démocratiques de tolérance et d’acceptation du débat d’idées.
Dans les deux cas, la faible emprise des valeurs morales universelles sur l’esprit de ces jeteurs de pierres est à déplorer et à condamner. Des hommes politiques dignes de la mission que leur confère ce titre, auraient senti le coup venir. Ils auraient fait en sorte que leurs troupes transcendent la violence et arrivent à un seuil de tolérance qui nous aurait permis d’éviter ce sang inutilement versé et ces vies injustement retirées. Si nous avions des hommes politiques soucieux de faire progresser la maturité intellectuelle et morale de leurs troupes, ils auraient mis en place, depuis longtemps déjà, la formation dont elles ont besoin pour échapper au réflexe de diabolisation de l’adversaire politique qui justifie qu’on lui fasse subir l’épreuve de lapidation.
Considérant que leur victoire a fait apparaitre un magnifique arc-en-ciel d’espoir et d’opportunités dans la vie des Ivoiriens, les hommes forts du pouvoir actuel semblent refuser de voir la pluie qui tombe et qui pourrait finir par faire des ravages. Pluie de pierres sur des manifestants de l’opposition, pluie de plombs sur des populations qui n’ont d’autre choix que de subir les caprices de forces prétendument républicaines. Finalement, l’alternance politique que connait la Côte d’Ivoire depuis l’élection présidentielle de 2010 n’y aura rien changé. L’aveuglement de refondateurs trop occupés à jouir d’un pouvoir que certains pensaient pouvoir conserver avec l’onction du Saint-Esprit, a laissé la place à l’arrogance d’une classe politique qui croit que tout lui est dû du fait d’une prétendue lutte pour l’instauration d’une démocratie vraie.
Face à cette situation qui appelle des mesures correctrices énergiques, on est effaré, voire même atterré, devant le comportement de la presse se réclamant des différents bords politiques. Alors qu’en de telles circonstances, on aurait pu s’attendre à une condamnation unanime de cette barbarie et à l’expression d’une compassion réelle à l’endroit des victimes, qu’avons-nous constaté ? D’un côté, une presse proche du pouvoir qui, au prix de pirouettes prétendument intellectuelles, essaie de nous démontrer que ces jets de pierre ne doivent être vus que comme une réaction inévitable à une provocation exercée par les prétendues victimes. De l’autre, une presse qui se fend de superlatifs tous plus forts les uns que les autres, pour fustiger la barbarie des Ivoiriens, que les hommes du pouvoir actuel sont sensés représenter. Tout se passe comme si ces médias n’avaient tiré aucune leçon de la crise post-électorale. Passant en pertes et profits la terrible épreuve qui a endeuillé tant de familles ivoiriennes, ces médias se retrouvent dans leur rôle favori de plus grand diviseur commun de la nation ivoirienne. Cette presse de bas étages ne semble pas avoir fait le mea culpa qui lui aurait permis de reconnaitre le rôle désastreux qu’elle a joué dans le clivage fratricide de la société ivoirienne. Malheureusement, tant que la presse écrite ne pourra s’affranchir du soutien financier des chapelles politiques, on pourra difficilement espérer mieux d’elle.
Certes, la critique est aisée et l’action difficile, mais le rôle des intellectuels n’est-il pas de tirer la sonnette d’alarme avant qu’il ne soit trop tard ? Bien sûr, il faudrait être d’une mauvaise foi sans nom pour ne pas reconnaitre que l’équipe dirigeante actuelle apporte de nouvelles et belles perspectives de développement qui devraient profiter à tous les Ivoiriens quelle que soit leur obédience politique. Mais ce serait faire preuve d’une naïveté extrême que de nier que le mal ivoirien est profond et qu’il suffit d’un rien pour qu’il remonte à la surface pour exercer sa puissance destructrice. Perdue dans la recherche du fil conducteur qui lui permettra de défaire l’écheveau des turpitudes de la dernière décennie de crise politique, la Commission Dialogue Vérité et Réconciliation en oublie l’essentiel qui est de faire en sorte que les actes d’aujourd’hui cessent d’alimenter les démons de la division. Que cette Commission ne condamne pas avec la plus grande énergie la lapidation de citoyens rassemblés pour exprimer leur point de vue ainsi que la dérive partisane de certains médias montre non seulement qu’elle faillit à sa mission, mais aussi et surtout qu’elle n’est pas imprégnée des valeurs morales que sont sensés incarnés les leaders religieux qui la composent. Les évènements de Yopougon auraient mérité que la CDVR tape du poing sur la table, convoque les responsables politiques, les sermonne publiquement et apporte un soutien explicite aux victimes de cette barbarie. Ne pas se servir de tels évènements pour marquer l’opinion publique c’est faillir à la mission de réconciliation et c’est encourager le décrié sentiment d’impunité, qui habite si facilement les vainqueurs d’une opposition armée. /.
Jean-Antoine Zinsou
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