une du 21 mai 2012

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Paulin G. Djité : L’ŒIL DU « BLANC »

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Martin Luther King: Martin Luther King: « Car le soleil ne se lèvera pas
du sommeil de la pierre »


Il y a 18 ans, le cœur et l'âme meurtris, après un court séjour ponctué de déceptions et de griefs dans ce pays, j'écrivais les lignes suivantes pour « stigmatiser le penchant de chacun et de tous, les agissements des forts et des faibles, à mettre l'intérêt personnel avant celui de la Nation. » Morceaux choisis  :
•    … des journalistes qui ont choisi de vendre leur plume au plus offrant et qui, avec elle, éventrent la vérité chaque jour que fait le bon Dieu.
•    … l'injustice que d'aucuns croyaient préférable au désordre a fini par semer le chaos. Partout règnent la peur, les préjugés, l'irrationalité et l'insécurité.
•    … regarder les choses en face revient à faire acte de sédition et à prendre parti pour le désordre, comme si refuser la réalité n’avait jamais permis de maintenir une paix sociale durable.
•    … l'action politique se résume à la défaite et à l'humiliation de l'adversaire.
•    … autant dire que le poisson ne pourrit pas que par la tête. Le poisson qui n'a pas été vidé pourrit d'abord par le ventre.
•    Or,  l'humanité attend de nous autre chose qu'une piètre imitation du passé. Le combat pour une vraie démocratie est bien plus vaste et plus long. Il s'agit de transformer la crainte, la rancœur et l'insécurité en compréhension et en amitié, d'œuvrer à un destin commun, plus noble pour nous-mêmes et pour les générations à venir. Il n'est pas nécessaire que notre engagement à cette fin s'aligne sur une idéologie politique de gauche ou de droite. Car, enfin, la question n'est pas de savoir à quel parti appartient un tel (ou une telle), tant qu'il (ou elle) peut aider à trouver des solutions durables aux problèmes de l'heure.

Paroles prophétiques ? Dix-huit ans plus tard, me voici encore une fois irrité par :
•    des églises à tous les coins de rue qui font un « boucan » insupportable à longueur de journée, comme si les fidèles étaient si « bouchés » que la parole de Dieu devait se distiller à coups de haut-parleurs. Comment peut-on méditer son rapport au Tout-Puissant dans un tel vacarme ?
•    des douaniers qui se rendent en délégation à la livraison d'un conteneur, non pas pour faire leur travail, mais en attente d'enveloppes sous la table ;
•    des caissières qui n'ont jamais de monnaie et qui distribuent des bonbons à tour de bras ;
•    des employés de banque qui vous parlent comme si vous veniez leur prendre de l'argent qui leur appartient ;
•    un grouillant marché noir en plein cœur de la rue des banques au Plateau, où des banques rechignent à vous remettre de petites coupures ou de la monnaie, parce qu'elles les vendraient au public par l'entremise de « margouillats » ;
•    des automobilistes étourdis par le « fétichisme » de leurs machines ronflantes qui conduisent comme s'ils étaient les seuls contribuables ;
•    des gens qui portent le mot réconciliation sur les lèvres, mais qui s'enquièrent toujours de l'origine ethnique ou de l'alignement politique de l'interlocuteur ;
•    toutes ces bonnes âmes qui me reprochent de les avoir rejointes dans leur «galère», mais qui sont les premières à me dire : « ce sont les réalités du terrain ».
Mais je dois être honnête et dire que ces « réalités » je n'en veux pas ! Et je n'accepte pas que l'on m'accuse de tout regarder avec un « œil de blanc », quand on sait que l'on a pris de bien mauvaises habitudes. Dix-huit longues années, et personne n'a changé d'un iota. Changer ? Ah si, quand même ! parce que, franchement, les choses sont bien pires qu'elles ne l'étaient il y a dix-huit ans. Et malgré une décennie de feu et de sang, malgré les épreuves, nous en sommes encore là. Mais enfin, dites-moi : « On va où là ? ». Quand donc chacun de nous commencera à faire son travail pour sa propre satisfaction, avec Dieu comme son seul témoin ? Quand donc allons-nous valoriser le salaire que nous percevons ? Quand allons-nous nous honorer en respectant le contribuable ?
Etudiant, je passais en boucle, tous les soirs, un discours de motivation intitulé Quels sont vos plans dans la vie ?que Martin Luther King Jr. avait fait, le 26 octobre 1967, six mois avant son assassinat, dans un petit collège de Philadelphie (Barratt Junior High). Je vous en propose de larges extraits (ma traduction) :
« Ralph Waldo Emerson, le grand essayiste, disait dans un cours magistral en 1871 : Si un homme peut écrire un meilleur livre, prêcher un meilleur sermon, ou fabriquer un meilleur piège à souris que son voisin, même s'il habite en forêt, le monde entier se frayera un passage jusqu'à sa porte. [...] Et quand vous aurez décidé de ce que vous voulez faire dans la vie, faites-le comme si le bon Dieu lui-même vous en avait confié la mission. Ne le faites pas tout juste pour faire du bon travail ; faites un travail si bon que les autres vivants, les morts ou les enfants à naître, ne puissent faire mieux. Si votre destin est d’être balayeur de rue, alors balayez les rues dans le même esprit que Michel-Ange lorsqu’il peignait ses toiles, dans le même esprit que Beethoven lorsqu’il composait ses symphonies, dans le même esprit que Shakespeare lorsqu’il écrivait ses drames. Balayez les rues de façon si parfaite que chaque passant puisse dire : voilà un grand balayeur qui a bien accompli sa tâche ! Si vous ne pouvez être un arbre sur la colline, soyez un buisson dans la vallée, et soyez le meilleur buisson à des lieues à la ronde. Soyez une broussaille, si vous ne pouvez être un arbre. Si vous ne pouvez être une autoroute, soyez une piste. Si vous ne pouvez être le soleil, soyez une étoile. Car, ce n'est pas votre importance qui vous fera réussir ou échouer. Attachez-vous donc à exceller dans tout ce que vous faites ! »
Je recommande l'esprit et les mots de cet homme exceptionnel à tous mes compatriotes, pour une Côte d'Ivoire nouvelle. Sortons tous de notre réserve, si nous ne voulons en garder un sombre souvenir ; car le soleil ne se lèvera pas du sommeil de la pierre. Refusons le diktat de toutes ces personnes qui veulent nous tirer vers le bas. Ce pays a des fils et des filles qui savent la valeur du mérite et du travail bien fait, et méritent bien mieux que ce que nous tolérons tous. Il n'y a que dans cette abnégation au travail, dans cette rectitude sociale, que nous vaincrons les frustrations et trouverons satisfaction dans des services publics et privés performants. Faisons-nous donc cette violence qui en vaut la peine, et tournons le dos à la facilité. Sinon, le reste du monde avancera en nous regardant avec dédain. Notre destin est entre nos mains, et il n'est écrit nulle part que le sous-développement est une fatalité.

Paulin G. Djité, Ph.D., NAATI III
Chevalier dans l’Ordre des Palmes académiques
1 Voir Djité, P. (1994) De quel côté se lèvera le soleil?

in Afrique 2000, revue africaine de politique intrenationale,

No. 17, avril-mai-juin 1994, pp. 99-102.

 

Paulin G. Djité : L’ŒIL DU « BLANC »

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