une du 21 mai 2012

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C’est ça la vie

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Tout un peuple désillusionné, désarçonné et abattu. Elle était à notre portée. Elle était déjà presque nôtre. Nous nous sommes pris à rêver d’un bonheur national, d’un sourire qui nous a tant manqué, d’une pulsion de joie partagée par millions, en même temps. Mais la Coupe nous a échappé, sans manière. Déchirure sportive et aussi humaine. Pour eux, c’est une affaire de sport, pour nous c’était une affaire sociale, culturelle, une question politique, un sujet de réconciliation. Pour eux, c’est un trophée de métal précieux, pour nous c’était un symbole de retour à une vie nationale.

Pour eux, c’est une compétition, pour nous c’était une course vers le renouveau et l’unité. Nos rêves se sont effondrés. De petits malins ont momentanément renié leur pays, souhaitant qu’il se casse les dents sur ce dernier match. Dans leur courte vue de l’esprit, ils ont conclu que si leur pays gagnait, c’étaient eux qui perdraient. Ils se sont réjouis, ouvertement ou discrètement, que nous perdions, mais nous leur pardonnerons car, en vérité, ils ne savent pas ce qu’ils font. Aveuglés par la haine, la rancune et la revanche, ils ont prié contre leur pays. Même s’ils étaient éventuellement nombreux à avoir pensé ainsi, ils étaient spirituellement marginaux, car tous nos esprits ont vogué sur la même vague d’espoir. Pour une rare fois, nous étions sur la même longueur… de pensée. De la haye au Golf hôtel, de ouragahio à Kong, de Dioulatiédougou à Ebillasokro, de Débrimou à Zouhanhounien, d’Adaou à Sifié, de Méagui à Ndénoukro, nos pensées ont toutes communié et convergé vers le même idéal, la victoire. Je me suis arrangé pour gérer mon stress à ma manière, non pas que je sois un passionné de sport, mais, comme tous les Ivoiriens anonymes, l’enjeu a tué mon courage. Un voyage prévu de longue date, mais reprogrammé le jour et à l’heure du match. 8 bonnes heures de vol, Johannesburg-Le Caire. Mais il n’y a pas pire souffrance que celle que l’on renie. Pas une seconde sans que la pensée m’échappe et se plante au milieu d’un terrain imaginaire, en train de forcer les pieds des joueurs miens. Je vois un Abidjan orange, en effervescence populaire, des fêtes comme nous seuls en avons le secret. Néanmoins, je reviens à la réalité et m’efforce d’être réaliste, je refais les hypothèses. Et si nous gagnons ? Et si nous perdons ? Mieux eût valu être témoin du désastre. Le deviner est une torture. A l’aéroport du Caire, j’arbore un visage très sérieux, quand je tends mon passeport à l’officier d’immigration. Aucune prédisposition à plaisanter. S’il y a une bonne ou une mauvaise nouvelle à m’annoncer, il vaut mieux que cela ne me vienne pas d’un visage austère. Mais celui de mon ami Doua qui m’accueille n’augure rien de réjouissant. Je comprends que nous n’y sommes pas, le monde s’écroule à mes pieds. Arriver si loin pour ne pas y être. Survivrai-je à cette journée ? C’est ça la vie. Ne rien pouvoir contrôler. Ne pas toujours avoir ce que l’on veut. Subir des illogiques. Etre favori et ne pas gagner. Se placer au bon endroit au mauvais moment. Etre défait. Nous ne nous rendons pas compte de la souffrance que nous infligeons quand nous gagnons, quand nous vainquons, quand nous sommes les bourreaux. Mais la vie n’est pas toujours que victoire. Quand j’ai écrit une chronique dans ces colonnes, il y a un mois ( La Can, l’Afrique et le temps ), soulignant que des nations non favorites émergeront sportivement en Afrique, je n’espérais pas que cela s’appliquerait à moi ni à mon pays. Une réflexion logique et inspiration elle ne s’accommode pas de logiques patriotiques ni chauvinistes. Et pourtant, la vérité s’est imposée à nous et à notre amour pour ce pays : nous ne boirons pas de ce bonheur maintenant. Mais il y a une leçon que nous pouvons tirer de cette expérience, plus réjouissante que la Coupe d’Afrique des nations : il y a encore de l’espoir en Côte d’Ivoire. Nous nous sentons tous membres d’un même pays, que nous ayons souhaité que notre pays perde ou que nous l’ayons supporté, nous découvrons que nous l’aimons maladivement, que nous sommes des organes du même corps, que nous pouvons encore rêver, que nous pouvons avoir les mêmes aspirations. Notre orange, notre blanc et notre vert font battre notre coeur, d’effroi ou de joie, de peur ou de courage, d’angoisse ou d’excitation. Nous sommes un. Nous pouvons nous parler et nous réconcilier. L’espoir n’est donc pas perdu. Nous sommes frères. Même si nous nous sommes battus, nous devrons nous réconcilier. C’est ça la vie, nous n’y pouvons rien.

 

par VINCENT TOHBI IRIE

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