une du 16 mai 2012

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Le goût des autres

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C’est le nom du festival littéraire auquel je fus convié à la fin du mois de janvier, dans la ville du Havre en France, en compagnie de grosses pointures de la littérature venues d’horizons divers, telles que Patrick Chamoiseau, Shumona Sinha, Yael Hassan, Robert Mcliam Wilson, Olivier Besson, Olivier Tallec, Patrick Deville, Jean Rolin, Dieudonné Niangouna, Alexis Jenni, Nathalie Burel, Martin Winckler et Véronique Ovaldé.

Notre compatriote et confrère Soro Solo qui fait un carton sur France Inter avec l’émission ≪L’Afrique enchantee≫ qu’il co-anime avec son compère vladimir Cagnolari, assurait l’animation du festival. Au-delà des rencontres entre écrivains, entre les écrivains et leur public, il y avait aussi de la musique et de la gastronomie. Le gout des autres, c’était avant tout la rencontre de l’autre, le partage, l’échange, l’éloge de la diversité. Au moment où en France se pose la question de l’identité nationale, où les odeurs de la cuisine de certains gênent d’autres ; au moment où le ministre Claude Guéant affirme que certaines civilisations sont supérieures à d’autres ; au moment où, avec l’approche de l’élection présidentielle, la question de la place, en France, de certaines minorités dites visibles va se poser avec plus d’acuité, un tel festival venait à point nommé pour rappeler aux uns et aux autres que ce pays est fait de différentes communautés aux goûts divers, et c’est l’ensemble de ces goûts qui fait sa beauté. L’écrivain irlandais, Robert Mcliam Wilson, qui a enquêté sur la question des goûts nous a raconté avoir rencontré des personnes qui ne sont excitées sexuellement que par certains arbres, et nous a parlé de l’existence, en Grande-Bretagne, de clubs de femmes qui se rencontrent pour… éternuer ensemble. Il y a celles qui aiment les éternuements discrets, tandis que d’autres préfèrent les éternuements bruyants. Il y a quelques années, j’avais lu un article sur un homme qui était amoureux de sa voiture à qui il faisait l’amour. Au-delà de ces goûts que l’on pourrait qualifier d’extrêmes, il y avait, au cours de ces trois jours au Havre, le partage des cultures et des différences.

 

Et durant tout le festival, je ne pouvais que penser à mon pays où le ciment qui unissait les différentes communautés qui y vivent s’est terriblement effrité ces dernières années, certainement parce que certains ont, à un moment donné, refusé de connaître les goûts des autres. La mission qui est confiée à l’ex-Premier ministre, Charles Konan Banny, est de cimenter à nouveau ces communautés, afin que nous ne vivions plus les uns à côté des autres, ou les uns contre les autres, mais que nous vivions véritablement ensemble. Aujourd’hui, avec la crise que nous avons vécue, nous vivons plutôt les uns à côté des autres, avec souvent de fortes envies de vivre les uns contre les autres. Il est temps que nous, Ivoiriens, réapprenions à aller à la découverte des goûts des autres membres de notre communauté nationale. C’est la diversité de nos goûts qui fait notre force et la richesse de notre pays. Autant il n’y a pas de civilisation supérieure à d’autres, autant il n’y a pas et il ne saurait y avoir d’ethnie supérieure à d’autres dans ce pays. Il y a une mosaïque d ’ ethnie s installées à des périodes historiques différentes, mais qui forment ensemble la Côte d’Ivoire d’aujourd’hui. La crise a, à l’évidence, provoqué des blessures dans les coeurs et dans les âmes que nous devons impérativement soigner. Cette crise est terminée. Elle avait été provoquée par les tentatives d’exclusion d’une communauté particulière. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, la crise reviendra si une communauté a, à nouveau, le sentiment d’être exclue.

Celui qui a beaucoup souffert doit être celui-là qui pardonne le plus, celui qui tend la main aux autres. Celui qui a provoqué la crise doit aussi avoir l’humilité de reconnaître son tort afin que l’on lui tende la main du pardon. Mais le problème est que personne ne veut reconnaître sa responsabilité dans la survenue de la crise. Les partisans de Gbagbo restent encore bloqués sur l’idée que, dès lors que Yao-N’Dré a déclaré le vainqueur de l’élection présidentielle, c’est la seule vérité qui vaille. Espérons qu’avec le temps, la raison finisse par les visiter, afin qu’ils saisissent la main du pardon qui leur est tendue et qu’ils aillent, eux aussi, à la découverte du goût des autres membres de notre communauté nationale.

Par VENANCE KONAN

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