Mise à jour le Jeudi, 26 Janvier 2012 09:09 Écrit par VNANCE KONAN Jeudi, 26 Janvier 2012 08:42
Ils sont arrivés chez nous, grands et maigres comme tous ceux de leur race, à la recherche d’une terre plus hospitalière que la leur. Ils disaient que chez eux, il fallait souvent marcher plusieurs heures avant de rencontrer un arbre ou un point d’eau. Nous les regardions avec de grands yeux en nous demandant s’ils n’exagéraient pas un peu. Ils disaient qu’ils étaient des Bozos.
Chez nous, il y a de l’eau et des forêts partout, et d’ailleurs notre village était au bord d’un grand lac où nous allions barboter quand il faisait trop chaud, et où nous pêchions de temps à autre, à l’aide d’un fil de nylon attaché au bout d’un morceau de bois, quelques poissons pour varier nos mets. Nos forêts, où d’autres gens comme eux venus d’un autre pays très sec travaillaient dans les plantations de cacao, café, palmier à huile et hévéa, nous donnaient tout ce dont nous avions besoin. Nos femmes cultivaient de la banane, de l’igname, de l’aubergine, du gombo et tout ce qu’il fallait pour assurer nos repas, pendant que nous les hommes, faisions de la politique. Régulièrement nos organisions des marches de soutien au chef de l’Etat ou à nos autorités locales, de temps en temps nous allions à la capitale faire des meetings pour fustiger le colonialisme et le néocolonialisme, et l’on nous donnait de l’argent que nous dépensions dans les bars de notre village où nous passions le plus clair de notre temps.
Les Bozos s’installèrent au bord de notre lac et se mirent à pêcher. Ils utilisaient des pirogues, des grands filets, des nasses, pêchaient même la nuit et ramenaient beaucoup de poissons qu’ils vendaient sur nos marchés. Nos femmes étaient contentes parce qu’elles n’avaient plus à aller en ville pour acheter des poissons. Nous vécûmes ainsi, en bonne entente avec nos Bozos, jusqu’à ce qu’un jour nous remarquions qu’ils étaient devenus plus riches que nous et avaient même commencé à sortir avec les plus belles femmes de notre région. Cela, nous ne pouvions pas l’accepter. Nous trouvâmes d’abord étrange que des gens qui venaient d’un pays qu’eux-mêmes décrivaient comme très sec puissent être d’aussi bons pêcheurs. Et puis, pourquoi pêchaient-ils la nuit, pendant que tout le monde dormait ? Nous conclûmes qu’ils devaient certainement utiliser des pouvoirs maléfiques et procéder même à des sacrifices humains pour ramener autant de poissons. Nous les chassâmes donc de nos terres et recouvrâmes notre pleine et entière souveraineté sur notre lac. Nous étions heureux. Le député et les ministres originaires de notre région nous félicitèrent en disant que nous étions de vrais patriotes.
Mais les Bozos partis, il n’y eut plus de poissons sur nos marchés et nos femmes commencèrent à râler. Nous leur expliquâmes que c’était le prix à payer pour notre indépendance. Elles dirent que ce genre d’indépendance ne les arrangeait pas du tout, et que nous ferions mieux d’apprendre à pêcher aussi pour gagner de l’argent comme les Bozos. L’une d’elles qui avaient dépassé le niveau de l’école primaire dit même qu’elle avait lu dans un livre qu’un Chinois aurait dit qu’il fallait apprendre à un homme à pêcher plutôt que de lui donner un poisson et des idioties de ce genre. Nous nous mîmes à pêcher avec nos canes à pêches rudimentaires, mais cela ne satisfaisait pas nos femmes. Elles voulaient que nous fassions comme les Bozos, que nous ramenions beaucoup de poissons, mais nous avions peur de monter dans des pirogues, puisque peu d’entre nous savaient nager, et personne ne savait comment utiliser un filet. Pour avoir la paix, nous nous investîmes totalement dans la politique, puisque des élections générales devaient avoir lieu. Nous eûmes beaucoup d’argent en soutenant les différents candidats et en organisant des marches contre ceux qui voulaient nous priver de notre indépendance.
Puis un jour, nous remarquâmes que les Bozos étaient revenus sur notre lac. Nous les chassâmes à nouveau. Un ministre vint nous demander de les laisser pêcher en paix, parce que notre lac était suffisamment poissonneux pour tout le monde. Nous l’insultâmes proprement et le lapidâmes. Nos parents allèrent lui demander pardon, parce que, disaient-ils, on n’insulte et ne lapide pas un ministre. Surtout lorsqu’il est d’une tribu alliée à la nôtre. Après plusieurs tractations, nous acceptâmes que les Bozos restent chez nous. Mais qu’ils fassent gaffe à ne pas devenir à nouveau plus riches que nous. Et gare à eux s’ils touchent à nos femmes.
Venance Konan
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