Mise à jour le Mercredi, 22 Février 2012 22:44 Écrit par Jules Claver Aka Jeudi, 23 Février 2012 04:00
N’Guetta Pierre Claver acquiesce d’un signe de tête. Ensemble, nous prenons la direction du quai. La plupart des membres de l’équipage sont déjà sur le navire. Ils attendent le capitaine. Il y a 22 personnes au total. Parmi elles, deux stagiaires. Wapo Pierre et Gbouni Narcisse. Ils sont issus de la promotion 2009- 2010 de l’Académie régionale des sciences et techniques de la mer (Arstm). Une école qui forme aux métiers de navigation. L’équipage est dominé par des matelots de nationalité ghanéenne, seize au total.
A 17 heures 55 minutes, le capitaine met le moteur du navire en marche. Il a une puissance de 450 chevaux. Pour 9 nœuds 5,6, indique-t-il. Ce qui équivaut à 17 km/h. Les matelots prennent position autour des mâts pour leur équilibrage. Le navire se dirige vers le sud du port de pêche. Nous sommes toujours sur la lagune. Les matelots cherchent à savoir si nous sommes habitués à la mer. “ C’est la première fois ”, répondons-nous à chaque fois. La fréquence de cette question nous fait perdre quelque peu notre sérénité. La peur s’empare de nous. Le silence de la mer en ajoute à notre crainte. Seul le bruit du moteur du bateau est audible. C’est la rupture totale avec l’ambiance des rues chaudes de Yopougon où nous habitons. Lorsque les matelots rejoignent leur couchette, il n’y a plus que le rhum qui nous soutient dans l’aventure. L’insomnie s’empare de nous. Tout est réuni pour nous faire peur. Mais notre volonté de découvrir la mer dissipe rapidement cette sensation.
A 18 heures 22 minutes, le canal de Vridi est franchi. Nous sommes en mer. La recherche du poisson commence.
Plus de sept heures de recherche
Le premier coup de filet est intervenu à 1 heure 53 minutes. Soit, après plus de 7 heures. La recherche du poisson est avant tout le rôle du maître de pêche. Il est également appelé le « bosco ». Avant la tombée de la nuit, il le fait à l’œil nu. Assis sur l’étrave du bateau, il observe la mer. “ Souvent, les poissons remontent à la surface de la mer. Quand je vois du poisson dans une zone, je fais un signe de la main au capitaine pour qu’il se dirige vers l’endroit où ils se trouvent”, explique Kporku Kwamivi. Un homme frêle, ayant la cinquantaine révolue. Ce mardi, la mer est calme, selon le capitaine. Le temps est glacial. Et la visibilité est réduite par le brouillard causé par l’harmattan. Le bateau n’est pas trop éclairé. Mais la lune aidant, on se voit parfaitement.
Le « bosco » monte sur la passerelle (la cabine où se trouve le capitaine). Pour poursuivre la recherche à l’aide d’appareils capables de détecter la présence de poisson dans la mer, à plusieurs kilomètres. Il s’agit du sondeur et du sonar.
Pendant ce temps, les matelots se reposent. Certains, dans le poste avant du navire qui compte onze places et d’autres dans le poste arrière qui en a huit. De petits matelas semblables à ceux que l’on rencontre dans les hôpitaux y sont disposés. Les hommes d’équipage quittent leur couchette lorsque le maître de pêche, ayant découvert du poisson dans une zone donnée, sonne pour les réveiller. Le deuxième coup de filet est intervenu à 5 heures 30 minutes et le troisième à 8 heures 30 minutes. Souvent, l’on retire le filet de l’eau sans poisson. Selon Dosso Mezédji, “ la pêche est périodique. De juillet à octobre, on trouve beaucoup de poissons. De novembre à février, ils se font rares. Et de mars à avril, il est encore plus difficile d’en trouver.
Le “Yuyu” dans l’eau
Une fois réveillés, les matelots prennent position dans les différents compartiments du navire. Le bout du filet, appelé la flèche, est d’abord jeté à l’eau. Ensuite, le rouleau ou coulisse est lancé. Enfin, on largue le « Yuyu ». Cette petite pirogue accrochée à l’arrière du navire. Ce terme désigne également celui qui y reste pour surveiller le filet, tout le temps qu’il dure dans l’eau. Ce dernier doit être un bon nageur, à en croire le capitaine. Car, explique-t-il, “si la mer est mouvementée, la pirogue peut se renverser ». La nuit, le « Yuyu » tient une torche qui permet au maître de pêche de voir sa position. Le navire fait le tour du filet qui reste dans l’eau pendant 1heure 30 minutes environ, pour encercler les poissons. Son retrait de l’eau peut durer trois quarts d’heure. Du mardi 7 au jeudi 9 février, le navire « Ebur » a lancé huit fois son filet. Et à chaque lancée, les matelots répètent le rôle qu’ils ont à jouer. Selon le capitaine N’Guetta Pierre Claver, le poisson obtenu avoisine cent caisses.
Du poisson au menu
Le poisson est la première nourriture de tout l’équipage. C’est qu’après le premier coup de filet, s’il est fructueux, les matelots allument du feu. Lors de son retrait de l’eau, chacun prend le poisson de son choix. Et la préparation se fait en fonction du goût de chacun. Le poisson est braisé pour certains, quand d’autres le font cuire à la vapeur, ou frire. Pour l’accompagnement, il est prévu soit de l’attiéké, soit du riz que l’on prépare également sur le bateau. “ Sur le bateau, le matelot peut prendre tous les poissons qu’il veut manger. Mais lorsque le bateau arrive à quai, il n’a plus ce droit », fait savoir Dosso Moussa, mécanicien du navire. A la descente du bateau, c’est avec l’accord du capitaine qu’il reçoit une ration de poissons.
La « godaye »
C’est la ration de poissons que gagne le matelot au terme de la pêche. Sa quantité varie selon que la sortie a été fructueuse ou pas. “Le marin n’est pas bien payé. C’est
grâce à la « godaye » qu’il s’en sort”, soutient Dagba Vincent, l’un des caliers du navire. C’est à eux que revient la conservation du poisson pêché durant la marée. Il est présenté dans des sachets de 25 kilogrammes. Généralement, les matelots vendent ce poisson, une fois à quai. Des femmes attendent l’arrivée des bateaux pour en acheter. « Nous prions pour que la pêche soit fructueuse. Je veux repartir d’ici avec deux sachets de godaye », ne cesse de répéter Dosso Moussa. Pendant la marée, lorsqu’il est en rupture « d’unité » sur son téléphone, il demande à sa cliente de « godaye », de lui faire un transfert. Le montant des « unités » est déduit lors de la vente du poisson. Le réseau téléphonique est excellent à certains endroits, ce qui permet à l’équipage de prendre des informations de la ville et d’en donner. Le prix du sachet de « godaye » oscille entre 10. 000 et 15. 000 F, selon la qualité du poisson. “ Nous sommes tenus de donner du poisson à tout l’équipage. Mais nous le faisons en fonction du rendement “, explique le capitaine. Qui garde par- devers lui, une vingtaine de langoustes. Le partage de la « godaye » intervient vers Jacqueville. Sous le regard du capitaine. Pendant plus d’une heure, les caliers sortent une partie du poisson conservé et les matelots se servent. Pour cette marée, la pêche n’ayant pas été fructueuse, le capitaine a autorisé un sachet pour deux matelots.
Le jeudi 9 février, nous atteignons le canal de Vridi. Chacun essaie de se nettoyer sur le bateau. Après trois jours passés sur l’eau sans prendre de douche. Le navire accoste au port de pêche quelques minutes après. Les clients des matelots attendent pour payer le poisson qu’ils ont ramené. “ C’est avec l’argent de la godaye que nous assurons notre transport. Nous allons la vendre et faire le partage avant de rentrer à la maison”, fait savoir Losséni Diomandé. Nous laissons les matelots au port de pêche pour nous engouffrer dans un taxi.
Jules Claver Aka
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