Mise à jour le Vendredi, 17 Février 2012 17:35 Écrit par Pascal Soro Vendredi, 17 Février 2012 10:08
Porte fermée sur la mort où attend un corps conservé à domicile.Une vieille pratique dans l’ancienne région des Savanes y a refait surface peu avant la crise de septembre 2002. Aujourd’hui, elle bat son plein.
Soba, un quartier de Korhogo. Nous sommes dans la cour familiale d’une défunte conservée à domicile. Là où nous a conduit Coulibaly Abdoulaye, celui que tout le monde appelle ‘’docteur’’ ici et ailleurs dans la région de Korhogo. C’est lui qui traite les corps à domicile avec «maîtrise», selon des parents de personnes décédées et ainsi conservées.
Coulibaly Yôh, née le 1er janvier 1935, faisait partie de la famille que nous visitons. Mais le 30 décembre dernier, elle rend l’âme à l’âge de 77 ans. Le corps de cette femme est conservée dans une case en attendant d’être inhumé le…21 janvier. «Il fallait laisser passer les fêtes de fin d’année et se donner les moyens d’organiser les obsèques», nous expliquera plus tard, Abdoulaye.
Sous le regard et l’approbation de la famille qui s’est rassemblée pour nous recevoir, Coulibaly Souleymane, l’un des fils de la défunte et chef de famille, explique : «la vieille (Ndlr, entendez notre mère) est décédée le 30 décembre 2011. Aussitôt, nous avons appelé le ‘’docteur’’ Abdoulaye et il a fait le travail. Depuis, nous sommes tranquilles.»
Un corps conservé dans une case, sur un lit picot.Il ne passe pas par quatre chemins pour donner les raisons pour lesquelles sa famille a décidé de garder le cadavre de Coulibaly Yôh à domicile en attendant la date de son enterrement. «Le coût de la conservation des corps à la morgue est trop élevé pour nous. C’est pour cela que nous avons gardé la dépouille de notre mère à la maison en attendant son inhumation».
Coulibaly Souleymane scrute l’horizon du regard et poursuit : «Nous savons tous qu’il est plus honorable de garder un corps à la morgue. Mais si le coût de cette conservation n’est pas à la portée de tout le monde, on fait comme on peut».
Pendant que nous faisons l’entretien avec le chef de famille, des femmes décortiquent des arachides qui seront certainement utilisées dans le cadre des obsèques. Mais cela ne les empêche pas de participer à nos échanges. «La vieille était très chrétienne. Les membres de son église sont venus prier ici jeudi dernier (5 janvier) en attendant la grande veillée avant l’enterrement», indique l’une d’elles. «Si tu vois quelqu’un voler un cadavre, c’est que la malédiction qui pèse sur lui est inqualifiable. En tout état de cause, le corps de notre mère est seul dans la case (où nous venons de voir la dépouille. Ndlr). Nous sommes sûrs que rien ne va arriver au corps de notre mère», ajoute Coulibaly Souleymane.
Plaidoyer pour une réduction des tarifs à la morgue
Coulibaly Souleymane...Coulibaly Souleymane, soutient que sa mère est née le 1er janvier 1935 et nous montre sa carte d’identité. «Depuis qu’elle est décédée et que le formol a été fait, nous vaquons à nos occupations. Personne n’est perturbé. Même les enfants vont à l’école», note-t-il. Le chef de famille souligne que le formol et le traitement ont coûté 55 000 Fcfa.
«La porte de la case reste fermée. Mais de temps en temps, nous passons la voir. Et quand des gens viennent présenter leurs condoléances et veulent la voir, nous leur permettons d’accéder à la chambre mortuaire», ajoute une autre femme. Du reste, il nous a été donné de voir le cadavre enveloppé dans un linceul traditionnel blanc. Il suffit de soulever un pan qui couvre la tête pour voir le visage. Mais avant de nous montrer la figure de Yôh et de la toucher, ‘‘Dr’’ Abdoulaye a pris soin de porter des gants en caoutchouc.
Coulibaly Souleymane indique qu’aucun voisin ne se plaint de ce qu’un cadavre se trouve dans le quartier. «La mort, c’est à tour de rôle. Tout le monde compatit au contraire à notre malheur. De toutes les façons
Yéo Kopala..., nous ne sommes pas les premiers à garder un corps à la maison, ici. Et c’est sûr que nous ne serons pas les derniers à le faire», avertit le chef de famille. «Il faut que le gouvernement revoie à la baisse les tarifs de conservation des cadavres à la morgue», finit-il par souhaiter. «De toutes les façons, ajoute Soro Zié Dramane, un autre membre de la famille, dans le temps, on gardait les corps à la maison. C’est vrai que les temps ont changé. Mais si l’on n’a pas l’argent nécessaire pour aller à la morgue, on est obligé de faire comme avant. Cependant, nous prenons soin d’utiliser les techniques modernes.»
Comme s’ils s’étaient passé le mot, le 13 janvier, à Natio-Kobadara, toujours dans la commune de Korhogo, Sékongo Tchorna invoque la cherté des services de la morgue pour conserver de la dépouille de son père, Sékongo Nalourougo, à la maison. «On voudrait bien mettre le corps de papa à la morgue. Mais là-bas, les dépenses sont très élevées. On a donc préféré le garder à la maison». Il précise que le vieux Sékongo Nalourougo (né le 1er janvier 1936) a rendu l’âme le 11 décembre et sera porté en terre le 25 février. En attendant, ajoute-t-il, chacun vaque à ses occupations. Le formol et le traitement, souligne-t-il, ont coûté
... et Soro n'Gotchan, des chefs de famille dont les parents décédés ont été conservés à domicile avant d'être enterrés.30 000 Fcfa à la famille. Il nous fait voir la dépouille du vieux placée dans un lit picot et recouverte d’un linceul traditionnel. Par ailleurs, Tchorna annonce que des parents qui habitent loin du village auront le temps de participer aux obsèques du vieux Nalourougo.
Un phénomène bien répandu
Le même 13 janvier à Natio-Kobadara, Abdoulaye nous conduit dans une autre famille où il a fait le formol à un autre cadavre il y a quelques semaines. Mais au moment où nous arrivions, les obsèques avaient déjà commencé et le défunt était aux mains des initiés. Le Poro est à l’œuvre et les femmes qui ne doivent pas le voir se sont cachées. Là, nous ne pouvons parler avec le chef de famille très occupé à organiser les cérémonies. Le défunt doit être inhumé le lendemain.
Dans l’après-midi, du même jour, nous mettons le cap sur Soloblé (un village situé à environ 25 km de Korhogo), où ‘’docteur’’ Abdoulaye doit procéder à la mise en bière de dame Soro Sôhôtchanwa qui a perdu la vie le 12 décembre 2011. Il est accompagné de Arna Coulibaly et Yéo Brahima qui disent l’aider souvent. Ici, tout le village assiste à cette cérémonie qui est en réalité la levée du corps. Selon le chef de famille, Soro N’Gotchan (qui est d’un certain âge), la défunte sera inhumée le lendemain (samedi 14 janvier). Sôhôtchanwa est née le 1er janvier 1945. «A cause du manque de moyens et de la cherté de la morgue à Korhogo, justifie N’Gotchan, nous avons été contraints de la garder ici.» Il nous montre du doigt la case où nous avons vu quelques instants plus tôt, le cadavre étalé à même le sol sur des pagnes traditionnels tissés spécialement pour envelopper les corps. Et N’Gotchan de préciser que la conservation à domicile n’a coûté que 30 000 Fcfa.
Quelques heures plus tard, nous sommes à Bafimé, un autre village de Korhogo. Là, ‘’docteur’’ Abdoulaye et son équipe font la mise en bière de dame Soro Tiépé. Pendant ce temps, le chef de famille, Yéo Kopala, nous informe que née en 1930, Tiépé est décédée le 3 janvier des suites d’une courte maladie. Juste après la mise en bière qui se fait sur fond de «Je vous salue Marie» entrecoupée de cantiques, commence la veillée religieuse. Une autre vraie levée du corps…au village. «Elle sera enterrée demain (samedi 14 janvier. Ndlr). Elle pratiquait le catholicisme», précise le vieux Yéo Kopala. Qui indique que la dépouille a été gardée à la maison «parce que la famille n’avait pas suffisamment d’argent pour la conserver à la morgue». Or, pour la conservation à la maison, la famille n’a déboursé que 30 000 Fcfa. Là aussi, le chef souligne que pendant que la défunte est enfermée dans sa case, tout le monde dans le village vaque à ses occupations. «Il n’y a que les vieilles femmes qui ne peuvent plus aller ni au champ ni au marché, qui viennent s’asseoir dans la cour (pendant que la porte de la case reste fermée. Ndlr) quand il fait jour. Mais à la tombée de la nuit, chacune rentre chez elle», ajoute-t-il. Il confie que le fait de garder le corps permet à des enfants de la famille qui vivent loin du village de s’organiser pour prendre part aux funérailles.
« Le coût de la morgue est la raison fondamentale pour laquelle les populations gardent les corps à domicile », estime le 3e adjoint au maire de Korhogo, Koné Lacina dit Coordo. L’autre raison, selon lui, est que le peuple Sénoufo, qui n’a pratiquement pas de fête établie, profite des funérailles pour se retrouver. D’où la nécessité de garder les corps pour donner le temps au maximum de parents, même ceux qui sont dans des endroits éloignés, de participer aux obsèques. Il fait remarquer qu’en général, ce sont surtout les dépouilles des personnes âgées qui font l’objet de conservation à domicile.
Personne, dans les villages que nous visitons, ne se souvient avoir vu un cas où les populations ont eu des problèmes, surtout de santé, parce qu’un corps a été conservé à domicile.
PASCAL SORO
Envoyé spécial à Korhogo
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