une du 16 mai 2012

Vous êtes ici: Home Accueil Reportage Korhogo : LE DRAME DES ENFANTS TALIBÉS
Flash info :
Previous Next

Korhogo : LE DRAME DES ENFANTS TALIBÉS

PDFImprimerEnvoyer

Il est un peu plus de 20 heures quand j’arrive au domicile des Tall, au quartier ‘’Sinistré’’. Une dizaine d’enfants dont l’âge oscille entre 6 et 11 ans, chichement habillés, s’affairaient autour d’un obscur feu éclairant à peine sur une distance d’un mètre et demi. Il est fait de brindilles qui ont juste le temps d’élever leurs flammes au sommet d’un monticule du fait du tassement de la cendre. Ce, pour se transformer aussitôt en petites braises rougeoyantes. Ce qui produit un peu de chaleur pour supporter le froid en ces temps d’harmattan. Un des gamins ne cesse d’attiser ce sinistre feu qui les enfume plutôt que de leur fournir la lumière escomptée ; tandis que les autres assis juste à côté, tiennent entre la cuisse gauche et le bas-ventre, une ardoise. D’autres ont sur leurs jambes croisées le Coran. Ce sont les enfants talibés.


Auparavant, aux environs de 18 heures, un agent de l’Ong Ruban Bleu, Silué Daouda, m’y a accompagné. Il avait pour eux quelques vêtements triés à la friperie. Le maître des lieux étant momentanément absent, une bonne dame le fit appeler. Il s’agit de Tall Drissa.
Burkinabé vivant à Korhogo depuis longtemps, il se dit marabout. Il raconta que son frère
aîné, le maître des lieux, malade, est rentré au pays. Il a donc la charge de la famille et de la formation de ces enfants que les parents lui ont confiés. Ils sont au nombre de 22 enfants dont 19 garçons et 3 fillettes, tous des Burkinabés. Tall s’exprime à peine en français. Les enfants non plus ne comprennent un seul mot de cette langue.
Tall Drissa et les enfants ne connaissent pas leur âge parce qu’ils n’ont pas d’extrait de naissance. D’ailleurs, il raconte à notre demande avec un soupçon de fierté, qu’il a quatre enfants nés à Korhogo mais pas à l’hôpital. « Mes enfants n’ont pas de carnet de santé. Ma femme n’est jamais allée à l’hôpital quand elle est enceinte. Elle accouche à la maison ». Evidemment, ces enfants n’iront jamais à l’école pour apprendre à lire et écrire. Il nous montra sa mère assise sur une terrasse poussiéreuse d’une maison inachevée qu’il loue. Elle égrenait son chapelet avec une telle dévotion qu’elle ne remarqua pas notre présence. Tall confie que sa mère n’acceptera jamais que ces petits-enfants aillent à l’école. « L’école ne donne rien puisqu’elle ne donne pas de travail. Il vaut mieux apprendre la parole de Dieu ». La vie de ces enfants ? Il les destine à un hypothétique emploi de bouvier.
Ces jeunes enfants, nous explique-t-il encore, suivent les cours d’enseignements coraniques de 5 heures à 7 heures du matin et partent « se débrouiller en ville». En clair, ils vivent de mendicité. Les cours reprennent à 20 heures et prennent fin à 23 heures. Après, ils s’entassent dans le salon poussiéreux de cette maison inachevée qui n’a ni portes, ni fenêtres. L’agent de l’Ong Ruban Bleu qui  m’y a conduit, explique qu’il voulait leur offrir des lampes pour les cours, leur maître a refusé. Car pour lui, il faut travailler dans les conditions traditionnelles. Quant à leur santé, Dieu y veille. Un de ces enfants, malade, était assis les yeux hagards sur les racines du manguier qui nous servait d’abri. « Il est malade », nous dit Tall Drissa. « Mais ça va aller, inchallah (si Dieu le veut) », ajoute-t-il. Une des fillettes d’environ 3 ans, nous rejoignit en boitillant. Il nous apprend, en nous montrant la plante du pied droit de la gamine, qu’elle a marché sur quelque chose de pointu qui l’a blessée. Mon compagnon lui demanda pourquoi il ne l’a pas amenée à l’infirmerie du Ruban bleu ? Tall répondit qu’il a appliqué son médicament sur la blessure et jura qu’au nom de Dieu, elle guérira bientôt.
Avant le quartier ‘’Sinistré’’, nous étions au nouveau quartier ou résidentiel 2 au pied du Mont Korhogo pour la découverte d’un autre site d’enfants talibés. Nous avons rencontré le maître des lieux répondant au nom d’Abdoulaye Ouattara secondé par Salif.  Deux jeunes gens de moins de 30 ans venus du Mali pour enseigner le Coran. « Ils ont un tuteur mais ils refusent de donner son nom », précise mon compagnon. Ils ne connaissent non plus leur âge parce qu’ils n’ont pas d’extrait d’acte de naissance. Tout comme leurs enfants au nombre de 18, tous des Maliens. Ils ne parlent pas aussi français.
Ils vivent dans une sordide deux pièces qu’ils louent dans ce quartier très éloigné du centre ville. Les maîtres dorment dans la chambre et les enfants s’entassent dans le salon. Si Abdoulaye et son adjoint ont en charge l’éducation de ces enfants en leur apprenant le Coran, ceux-ci ont à leur tour la charge de les nourrir.
En effet, les cours ont lieu de 6 heures à 7 heures du matin et de 14 heures à 16 heures dans l’après-midi. Entre ces deux séances, les enfants vont mendier et rentrent parfois à 2 heures du matin, précise mon accompagnateur. Chaque jour, chaque enfant doit verser la somme de 200 FCFA aux maîtres. Quand ils sont malades, Abdoulaye Ouattara dit recourir à des feuilles pour les soigner. « Toutes les feuilles soignent même les feuilles de manguier », nous a-t-il répondu.
Autour de leurs maîtres (adossés au mur). Autour de leurs maîtres (adossés au mur). Le lendemain, une employée du Ruban Bleu m’a accompagné chez Diané Soualiho, un autre maître coranique. Qui nous a signifié qu’il n’y a pas d’enfants talibés au sens où nous prenons ce terme. Il a précisé qu’il fait le « koutabi » qui est le système traditionnel d’enseignement du Coran aux enfants pour leur permettre de faire leurs prières. Ses élèves sont des enfants ivoiriens et lui-même est  un Ivoirien. Les enfants lui sont confiés par leurs parents qu’il connaît. Ils reçoivent les enseignements  de 9h à 11 h et de 14 h à 16 h, quatre jours dans la semaine : dimanche, lundi, mardi et mercredi. Puis ils rentrent chez eux. Ils ne mendient donc pas. Il nous a aussi expliqué que le phénomène des enfants talibés est récent à Korhogo. Et que ces enfants ne sont pas tous issus de parents misérables comme ils se font passer du fait de leur situation de talibé.
Il précisa que certains de ces enfants ont des parents riches. Mais ceux-ci pensent qu’en les éloignant, ils apprendront mieux le Coran et connaîtront ce qu’est la souffrance. Car pour ces parents, la souffrance doit toujours précéder la richesse. Il viendra un temps où ceux-ci récupéreront leurs progénitures quand ils seront convaincus qu’ils savent prier et qu’ils ont connu la souffrance. Avant d’ajouter que ce phénomène est beaucoup répandu dans les quartiers périphériques de Korhogo. Est-il normal d’apprendre le Coran dans ces conditions et selon cette conception de la vie ? Il ne répondit pas mais avança : « nous, nous ne faisons pas cela ».          
C’est le drame que vivent des milliers d’enfants dits « enfants talibés » dans le silence à Korhogo, la cité du Poro et dans les localités de la région des savanes. La plupart sont venus du Mali et du Burkina Faso pour suivre l’enseignement coranique traditionnel appelé «Koutabi ». De ce fait, ces enfants mendient avec entêtement. Rien ne les fait reculer. Ils sont partout. La nuit, on les retrouve devant les maquis. Certains y passent la nuit. « Ils sont nombreux et c’est un véritable phénomène, un grave problème social », a laissé entendre un responsable d’Ong.
Martial Niangoran
Correspondant régional

 

Korhogo : LE DRAME DES ENFANTS TALIBÉS

Ajouter un Commentaire



Tous messages contrevenant aux règles d’utilisation du site, à la loi, ou à tout autre code de conduite, n'engage que la responsabilité de leurs auteurs.
Les commentaires ne sont pas modérés a priori. Ils peuvent l'être a posteriori par un membre de la rédaction de fratmat.info (modérateur) aussi fréquemment que nécessaire.
N'importe quel utilisateur qui estime qu'un message envoyé est répréhensible est encouragé à contacter immédiatement fratmat.info par email ou à l'aide de l'outil d'alerte mis à disposition. Si nécessaire, des mesures seront prises dès que fratmat.info aura pris connaissance de cette alerte.

Les propos injurieux, racistes, xénophobes, antisémites, haineux et tout autre intolérance ou discrimination sont interdits dans les commentaires. 
En toutes circonstances, Les utilisateurs s'engagent à rester courtois, et à faire preuve de bienséance et de politesse envers les autres utilisateurs du site. Les utilisateurs et les modérateurs doivent se comporter en tout temps avec respect et honnêteté.

Le style SMS et les messages tout en majuscules ne sont pas acceptés. 
L'utilisateur ne publie son message que dans une seule rubrique et ne poste pas plusieurs fois le même commentaire.
Les utilisateurs des commentaires de fratmat.info s'engagent à respecter les règles d'utilisation sans réserve. Ces dernières pourront être modifiées sans préavis et sans justification si l'administrateur du site le juge utile.


Code de sécurité
Rafraîchir