Mise à jour le Vendredi, 09 Décembre 2011 12:18 Écrit par Germaine Boni Vendredi, 09 Décembre 2011 12:09
Le torchon brûle entre la Mutuelle des fonctionnaires et agents de l’Etat (Mugefci) de Joseph Holland N’Da et l’Ordre des pharmaciens de Côte d’Ivoire, dirigé par Dr Parfait Kouassi. Celui-ci donne sa version des faits, dans cet entretien, après l’intervention du Pca de la Mugefci.
Vos rapports avec la Mugef-ci sont quelque peu brouillés ces derniers temps, si l’on s’en tient aux déclarations diverses dans la presse. Qu’en est-il exactement ?
L’Ordre des Pharmaciens est l’organe chargé de surveiller les professionnels libéraux dans l’exercice de leur profession. En clair, il est chargé de veiller au respect des devoirs professionnel de l’ordre et défend aussi l’indépendance de la profession. Il joue le rôle d’interface entre la profession et les pouvoirs publics. Pour revenir à votre question, nous disons que nos rapports sont tout à fait simples avec la mutuelle des fonctionnaires. La Mugef-ci est un organisme de secours mutuel qui est chargé de rembourser les frais de santé de ses adhérents que sont les fonctionnaires de Côte d’Ivoire. En tant que pharmaciens d’officine, nous sommes des prestataires de cette mutuelle des fonctionnaires. Les pharmaciens ont contribué à mettre en œuvre cette mutuelle qui a été créée en 1973 par le président Houphouët Boigny.
Quel est donc le problème aujourd’hui ?
La mutuelle a traversé des moments difficiles. En fonction de nos moyens nous l’avons aidée à survivre. Nous sommes disposés à continuer notre partenariat avec la mutuelle. Malheureusement, cette structure à vocation sociale a emprunté une route que nous ne comprenons pas, c’est-à-dire le chemin des affaires, du business. Aujourd’hui, la mutuelle se préoccupe plus de faire des bénéfices, de les exposer triomphalement en assemblée générale, plutôt que d’accroître le confort des mutualistes et ou d’augmenter la qualité des prestations. Car sur 850 officines de pharmacie en Côte d’Ivoire, la mutuelle a choisi d’en agréer à peine 280 ou 320. Il y a donc une restriction du réseau et même des médicaments. Puisque la mutuelle a fixé des quotas à chaque pharmacien, pour, dit-on, maîtriser les coûts. Malheureusement, ce que l’on en tire n’est pas réinvesti dans la prise en charge des mutualistes. C’est ce que nous trouvons absurde.
Pouvez-vous être plus explicite sur cette question de quota ?
Le quota est un montant des prestations que la mutuelle a imposé aux pharmaciens, qui ne doit pas être dépassé. La mutuelle nous dit, vous avez droit à 2.000.000 fcfa par mois, de bons de mutuelle. Par un simple calcul, cela revient à 5 ou 6 bons que nous pouvons servir par jour. Lorsque vous atteignez ce quota, vous êtes obligé d’arrêter. Mais les malades ne le comprennent pas de cette façon. La logique voudrait qu’à partir du moment où l’on fait des bénéfices, chaque année les quotas soient révisés ; mais ce n’est pas le cas. Aussi, avons-nous remarqué que ce quota est fixé à la tête du client. C’est une sanction grave contre le libre concurrence et au libre choix de la pharmacie par le malade. La dernière assemblée générale a dégagé 2 milliards de Fcfa de bénéfice. Alors, pourquoi continue-t-on de restreindre les prestations ? Nous constatons aussi le manque de respect qui se traduit par des déclarations désobligeantes, accusant les pharmacies de fraudes massives. Sans que jamais la moindre preuve n’ait été apportée. C’est nous qui surveillons les professionnels dans leur exercice quotidien et nous avons, en notre sein, une police chargée de sanctionner les fautes professionnelles. Nous avons donc écrit à la mutuelle pour lui demander de nous fournir la liste de ces pharmaciens fraudeurs qui mettent en péril le fonctionnement de la mutuelle. Nous n’avons reçu aucune réponse. Cette attitude nous cache la mauvaise foi. On utilise l’argument de la fraude pour essayer de tromper l’Etat de Côte d’Ivoire et l’opinion. Nous ne pouvons plus accepter cela. Je mets au défi la Mugef-ci de publier la liste de tous les pharmaciens fraudeurs parce que nous voulons la vérité. Que M. Holland N’Da les dénonce pour qu’on les extirpe de nos rangs. S’il ne le fait pas, c’est qu’il est complice ou que ces fraudeurs n’existent pas.
Qu’en est-il du communiqué que vous avez publié qui interdit l’approvisionnement de la pharmacie de la Mugefci par les grossistes ?
Nous avons demandé aux grossistes répartiteurs privés de ne plus approvisionner la pharmacie de l’hôpital des fonctionnaires. Parce que les seules personnes habilitées par la loi en Côte d’Ivoire à délivrer des médicaments au public ce sont les pharmaciens à travers les officines privées de la pharmacie. La mutuelle ne peut pas ouvrir des pharmacies et vendre des médicaments au public, les fonctionnaires.
Ces sont des pharmacies hospitalières…
Dans le cas des pharmacies d’usage intérieur, la loi autorise, par dérogation, que de tels établissements sanitaires publics ou privés, disposent d’une pharmacie. On les appelle pharmacies d’usage intérieur. Ces pharmacies ne peuvent donner des médicaments qu’aux malades hospitalisés dans ces structures hospitalières. En aucun cas une personne venant de l’extérieur ne peut se faire servir des médicaments dans ces pharmacies. Et pour pouvoir disposer de ces pharmacies d’usage intérieur, la loi a donné des critères. Il faut être une clinique, c’est-à-dire avoir 15 à 60 lits d’hospitalisation, soit une polyclinique avec plus de 60 lits d’hospitalisation. L’hôpital des fonctionnaires d’Abidjan ne fait pas d’hospitalisation, il n’y a aucun lit d’hospitalisation. Juste un ou deux lits d’observation. De fait, la loi ne leur donne pas l’autorisation de disposer d’une pharmacie d’usage intérieur.
Et pourtant un arrêté signé de la ministre lui en donne l’autorisation…
C’est un arrêté d’approvisionnement, qui est totalement illégal. En Côte d’Ivoire, aucune structure ne bénéficie d’un arrêté d’approvisionnement. On octroie une licence d’ouverture aux établissements et dans cette licence, il est prévu l’approvisionnement. Ce qui a été fait est totalement illégal. C’est pourquoi nous avons contesté à travers ce recours gracieux introduit d’abord auprès du ministère de la Santé.
Nous avons eu une séance de travail avec la ministre. À qui nous avons expliqué nos motivations qu’elle a très vite comprises et a saisi son service juridique pour rapidement rétablir la situation. Parce que je pense que Mme la ministre a été induite en erreur en prenant cet arrêté. C’est son devoir, je pense qu’elle le reconnaît et qu’elle va faire le nécessaire.
La pharmacie de la Mugef-ci a été inaugurée le 15 avril 2010, en présence des autorités. Elle a fonctionné jusqu’à ce que vous la contestiez aujourd’hui. Pourquoi maintenant ?
Elle a été approvisionnée par qui ? Je n’ai pas connaissance des conditions de fonctionnement d’une structure qui est dans l’illégalité. Elle fonctionnait au noir. Le temps que les organisations légales s’en rendent compte, on ne peut pas se prévaloir de l’existence de cette pharmacie et de son fonctionnement. La mutuelle est chargée de rembourser les frais des médicaments des mutualités, mais pas pour faire le métier des pharmaciens.
Dénoncez-vous une concurrence déloyale?
Effectivement. Il y a nettement une violation de la convention des pharmaciens à la mutuelle et une concurrence déloyale. La mutuelle a une convention avec nous et dans notre dos, elle est prestataire. Voyez la malice et le caractère pervers de la situation. La mutuelle fixe des quotas aux pharmaciens de manière à limiter leurs services et le surplus de ses mutualistes, elle leur demande d’aller dans sa pharmacie. C’est un système pervers qui est en train de se mettre en place et très rapidement, nous avons décliné cette perversion. Parce que nous sommes absolument contre et nous n’accepterons jamais que cette mutuelle fasse de la pharmacie. Si partout dans les villes, les fonctionnaires ont leurs pharmacies, à eux, pour acheter leurs médicaments, que vont devenir les pharmaciens d’officines ? Que chacun reste dans son rôle.
M. Holland N’Da vous invite à réviser votre position
Il ne nous a pas appelé à revoir notre position. Je ne suis pas au courant de cette invite.
Et s’il vous notifie cet appel par écrit, que lui répondrez-vous ?
Nous ne sommes pas engagés dans des polémiques avec la Mugefci. Mais, nous sommes dans un pays de droit, il faut respecter la loi, c’est ce que nous demandons à la mutuelle. La loi dit que pour avoir une pharmacie d’usage intérieur, il faut soit être une clinique, soit être une polyclinique. Cette pharmacie doit fonctionner uniquement pour les malades hospitalisés et personne de l’extérieur ne doit venir y prendre une seule aiguille. Si Holland N’da est capable de respecter ce principe, nous n’avons pas de problème avec lui. A fortiori, cette pharmacie ne fait pas de l’usage intérieur, elle sert indistinctement tous les fonctionnaires d’où qu’ils viennent. Vous pouvez vous faire consulter à Abobo, et venir vous faire servir les médicaments à l’hôpital des fonctionnaires. C’est inacceptable.
Après ce communiqué, que prévoyez-vous entreprendre comme action pour atteindre vos objectifs ?
Nous sommes des agents de santé. Nous voulons jouer véritablement notre rôle. Malgré toutes les difficultés liées la crise, la pharmacie ivoirienne a tenu. Je me suis battu pour maintenir la continuité de la disponibilité des médicaments en Côte d’Ivoire. Il y a eu des menaces, nous nous sommes organisés et il n’y a jamais eu de rupture de stock. Le système privé de pharmacie en Côte d’Ivoire est bien structuré et disponible. Il assure à lui seul plus de 80 % de la disponibilité des médicaments. Il n’y a aucun péril en la demeure pour que l’on autorise une organisation autre que le système pharmaceutique légal. La ministre de la Santé nous a interpellé pour que nous fassions le maximum pour faire le déconditionnement, dans le cadre de la gratuité des soins. Pour la rassurer, nous nous engageons pleinement dans cette démarche de gratuité. Nous jouerons notre partition dans ce déconditionnement pour alléger la facture médicale. Pour cela, il faudrait que la Ministre fasse respecter la loi sur la mutuelle. Cela fait des années que ça dure et rien ne change. S’il y a 850 officines en Côte d’Ivoire, elles doivent bénéficier des prestations de la mutuelle. Il existe 20.000 officines en France et il y a des logiciels pour les gérer. Les banques gèrent des milliers de comptes. Il ne faut pas que par paresse, on nous dise que ça fait trop de comptes à gérer. On ne peut pas se limiter à des quotas.
A la suite de la diffusion du communiqué, votre agrément aurait été suspendu, vrai ou faux ?
Oui. Mon secrétariat m’a signalé qu’il y a eu un appel émanant de la mutuelle, pour nous dire que notre agrément a été suspendu. C’est la méthode de la Mugef-ci. L’agrément étant individuel, en traitant avec les pharmaciens, elle peut faire pression, mais, nous avons une convention en bonne et due forme et nous attendons la lettre de suspension de notre agrément pour la remettre à nos avocats. Pour le moment, nous continuons de servir. Nous avons une convention écrite ; elle ne peut pas être dénoncée de façon verbale. Nous voulons une dénonciation écrite avec les motivations que nous transmettrons à nos avocats. La question de la mutuelle mérite un intérêt particulier de la part de l’Etat de Côte d’Ivoire. L’Etat ne peut pas se désintéresser parce que c’est pour nous un symbole, un instrument de solidarité nationale. J’invite l’Etat à faire un audit, une évaluation objective de la Mutuelle générale des fonctionnaires et agents de l’Etat et sur ses prestations.
Interview réalisée par Germaine Boni
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